Rencontre éphémère
Rencontre éphémère
Lucie Portman
Le vent soufflait, jouait avec ses longs cheveux, me faisait parvenir le parfum de son savon et de sa peau, une saveur exotique qui me piquait la langue, finement rehaussée d’une pointe d’iode. Ses yeux noirs malicieux me subjuguaient, porte dérobée vers son âme si légère et si libre. Tout son corps était une invitation à vivre, à laisser derrière moi les soucis et le concret, le réel et les déconvenues.
Son rire grave caressa mes oreilles lorsqu’elle se retourna, persuadée que j’allais la suivre jusqu’au bout du monde. Et elle avait raison, bien sûr, les mouvements de sa jupe m’appelaient, m’ensorcelaient, me faisaient oublier tout ce que la vie m’avait auparavant apporté, me faisait oublier jusqu’à mon identité.
Sans que je leur en donne l’ordre, mes pieds la suivirent, la poursuivirent, à la recherche des pavés qu’elle avait foulés, à la recherche de cette sensation d’infini que le frôlement de sa peau avait su faire naître en moi.
Je ne pouvais quitter du regard son déhanchement, hypnotisé malgré moi par les mouvements évaporés de son corps. Elle ne courait pas, elle dansait. Les éclats de sa voix résonnaient à intervalles réguliers, comme pour guider mes oreilles si jamais mes jambes avaient le malheur d’oublier le chemin.
Les mouettes qui nous survolaient en criant leur liberté, les vagues s’écrasant sur la grève salée, le doux ressac charriant les barques et les canots, rien n’existait plus, pas même les cailloux s’enfonçant dans la plante de mes pieds, pas même la brûlure du soleil sur mes épaules nues, encore moins les nuages qui s’amoncelaient dans le ciel.
Lorsqu’elle s’arrêta enfin, elle offrit ses mains cuivrées au ciel. Une goutte s’écrasa sur sa joue, suivie d’une autre, jusqu’à ce qu’une averse se déverse sur son corps tremblant. Ses respirations faisaient vibrer sa peau, faisaient s’envoler sa poitrine, la gonflant de vie et d’espoir. Sans m’en rendre compte, je l’imitais, à peine conscient du froid qui envahissait mes membres.
Elle se tourna à nouveau vers moi et saisit du bout des doigts le bord de mon maillot de bain, plaquant ses ongles contre ma hanche. Mon souffle se bloqua dans ma gorge tandis qu’elle reculait, m’entraînant avec elle.
Un pas après l’autre, elle nous fit nous enfoncer dans la mer de plus en plus déchaînée.
Les vagues frappaient mes tibias, léchaient mes cuisses, engloutissaient mon ventre, mais je ne ressentais rien, rien à part la sensation de sa peau contre la mienne, électrique. Quelques centimètres carrés qui me faisaient perdre pied.
Elle riait sans détourner les yeux des miens. Lorsque sa deuxième main rejoignit la première, je crus défaillir. Ce n’étaient que quelques centimètres de plus, mais c’était tout un univers pour moi. Sans que je m’en aperçoive, l’eau salée vint frapper mon menton. Je bus une gorgée, toussai par réflexe, mais ce n’était rien.
Alors elle se rapprocha de moi. Ses lèvres de satin se posèrent sur les miennes, évanescentes. Elle avait le goût des tempêtes, le goût de la mer indomptée, le goût de la liberté. Je lui appartenais.
Ses cheveux flottaient dans l’eau autour de son visage lorsqu’elle l’éloigna, et elle souriait, et le monde paraissait flou, et ses jambes avaient disparues, et la surface était bien loin de moi soudain, et mes poumons se serraient, et la douleur se faisait de plus en plus vive, et je manquais d’oxygène, et mon corps se tétanisait, et elle rit sous l’eau, et j’abandonnai, et j’inspirai une grande goulée d’eau de mer.
Je sombrai alors dans les bras de ma sirène, incapable de me souvenir des visages de ma femme et de ma fille.

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