La Grosse

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22 / 11 / 2025
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Consigne nouvelle novembre 2025 La Grosse

Accrochée au-dessus du porte-manteau trônait la Petite, au cadran hexagonal gris comme l’acier, aiguilles droites sans fioriture, directes comme la flèche qui transperce le lièvre.

A coté de la maie du salon crânait la Grosse, perchée en haut de sa boite qui me faisait penser au cercueil encore ouvert à l’église. Sa porte était entrebâillée fatigue des charnières qu’on sollicitait pour prendre la clé dans son corps et l’introduire dans le trou du cadran, rond celui-ci, légèrement bombé, et remonter le temps. « Attention, dans le bon sens », disait le père du fond de son fauteuil à sa femme juchée sur un escabeau de bois branlant. La mère remettait alors les longues aiguilles dorées à leur place, relançait le disque et rangeait la clé.

Le père demandait:  » T’as rangé la clé ? » comme il aurait dit: « T »as refermé le coffre-fort ? », s’il en avait eu un.

Le tic-tac reprenait, imperturbable, immuable, à la fois lent et régulier, envahissait le salon, se mêlait aux volutes bleues des gauloises que le père fumait après les avoir enfoncées dans un fume-cigarette noir et ivoire, jauni par les années et la nicotine.

Sur la toile cirée reposaient le vieux dictionnaire et le journal ouvert à la plage des mots-croisés. Le crayon, lui, restait perché sur l’oreille.

La Grosse sonnait l’heure et la demie. Pas la Petite. La Petite servait à la mère, repère pour les temps de cuisson, le passage du facteur, l’heure des repas. Dans la cuisine, vapeur, odeurs, chaleur, bruits de casseroles et … RTL, la valise. La mère notait son montant et son contenu sur les emballages qui traînaient. Elle vouait un amour secret pour les Max Meynier et autres animateurs de radio, espérant autant leur coup de téléphone que le gain de la valise. Mais la porte de la cuisine restait fermée. Il ne fallait pas que le père soit dérangé.

Lui, il écoutait la Grosse. Son fauteuil était tourné face à elle. Il connaissait chaque tourment du bois, chaque pétale des roses peintes sur la faïence du cadran, jusqu’au moindre détail du pistil vert d’eau. Le mouvement du balancier l’hypnotisait, le plongeant dans un sommeil profond bercé par la sonnerie de l’heure et de la demie.

Le jour où son cœur cessa de battre, le balancier s’immobilisa. Les feuilles des roses de porcelaine tombèrent en bas du cadran. Les volutes de fumées bleues s’évanouirent, laissant place à un cruel silence.

Isa L

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