Nuestra Señora de las Maravillas
Orteil d’or 2025
Nuestra Señora de las Maravillas
Jean-Marie Tremblay
En 1563, le moine franciscain Diego de Landa, qui évangélisait la province du Yucatan, au Mexique,
fut renvoyé en Espagne pour y être jugé par le Conseil Royal des Indes à cause de ses méthodes
brutales, et surtout pour le fait d’avoir outrepassé ses droits en s’attribuant le rôle d’inquisiteur.
Ce récit imaginaire est celui d’un moine copiste qui l’accompagna lors de ce voyage.
Galion Nuestra Señora de las Maravillas – 5 juin 1563
Voilà trois jours que nous avons quitté Veracruz. Si Dieu nous protège, nous serons en Espagne dans
trois mois. J’aurai le temps de terminer la première copie du Livre des Dieux que le père Diego m’a
commandée, à partir de ses croquis et de ses notes. Je passe la plus grande partie de mon temps à
calligraphier les textes à la plume d’oie et à enluminer les illustrations de ce manuscrit, bien souvent
de cruelles cérémonies. J’utilise les pigments que m’ont fournis les indiens. Ceux-ci donnent des
couleurs éclatantes. Le rouge du sang des sacrifices, sur les corps, sur l’autel, et ruisselant sur les
marches des temples, donne un effet saisissant. Mon Dieu, protégez-moi, mes rêves se peuplent de ces
rites démoniaques.
Je ne monte sur le pont que très tôt le matin, lorsque les marins et les passagers sont encore endormis.
Ainsi, je peux prier en regardant l’immensité et laver mon âme de ces scènes terribles et malsaines.
7 juin 1563
Mon dieu, protégez-moi, je vous en supplie.
Ce matin, je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps, quand un frôlement de pieds-
nus me fit me retourner : une femme à la peau cuivrée me sourit :
« à d’autres les anneaux au poignet et aux chevilles ;
à d’autres les « c’est interdit », les « jamais »…
Moi je suis de celles qui suivent leur cœur »
me dit-elle dans sa langue, avec un sourire.
« Moi, je suis de ceux qui suivent le Christ ! » lui répondis-je, en Maya également, d’une voix que je
voulais sévère, mais qui s’enroua sous l’effet de la surprise.
Elle cessa de sourire. Manifestement, elle m’avait lancé cette provocation en pensant que je ne la
comprendrais pas. Ou est-ce le nom de Jésus qui effaça cet air provocateur ?
– Qui es-tu et que fais-tu ici, fille du diable ?
– Je suis la liberté qui sort de sa cachette. Je suis la fille de l’air et du vent. Mon cœur m’a conduite ici.
Je me retournai pour donner l’alerte, mais le pont était vide et l’instant d’après, elle avait disparu.
Sorcellerie que cela !
Mon Dieu, mon âme est troublée, j’implore votre pardon. J’ai bien du mal à travailler tant le corps de
cette créature se superpose aux scènes démoniaques que je trace. Je n’ai pas osé en parler au père
Diego pour la faire rechercher, car Seigneur, je me demande si je ne suis pas moi-même possédé, et si
cette femme n’est pas une envoyée du démon dans mon esprit. Si mon maître devinait l’état de
perdition spirituelle dans lequel je me trouve, me ferait-il pendre par les pieds et fouetter comme il le
fait aux indigènes impies ? Pourquoi m’a t-il confié cette tâche d’enluminer les images de ces rites
terrifiants, alors qu’il parcourt les villages pour rechercher et détruire toute trace des codex originaux,
des idoles, des autels et des vases les célébrant ? Pourquoi ? Et pourquoi moi ? Ma foi est-elle assez
forte pour représenter ces diableries et tracer ces symboles anciens dont le sens m’échappe, mais qui
sont peut-être autant d’invocations aux faux-dieux que les indiens vénèrent ?
8 juin 1563
Mon Dieu, délivrez-moi de mes pensées impures. La fille du Démon m’est de nouveau apparue. Dans
ma cabine cette fois, dont j’avais pourtant verrouillé la porte, tant ma crainte est grande depuis que je
fréquente ces rites infâmes.
– Ils sont bien jolis, tes dessins, me dit-elle. Sais-tu que c’est moi qui ai raconté ces scènes au père
Diego ?
Je savais que le père était en contact avec un seigneur Maya pour le faire parler des coutumes de son
peuple. Mais fréquenter une femme, certainement pas. Il les fuyait. Non, elle ne pouvait être qu’une
incarnation du Malin. Sa façon de se jouer des portes et de disparaître dans l’air…
– Tu mens, sorcière !
Elle posa le doigt sur la page sur laquelle je travaillais.
– Yum Cimil, le seigneur de la mort ! Tu as bien dessiné son crâne et ses côtes, il manque encore ses
clochettes.
C’était l’Antéchrist qu’elle me désignait ainsi.
Sur la paroi de la cabine, je saisis un crucifix, que je brandis vers elle.
– Vade retro Satana. Crux sacra sit mihi lux !
– A d’autres, les prières et le feu de l’enfer, Moi, je suis de celles qui suivent leur cœur. Oublie donc ton
latin. Le père Diego ne l’a pas gardé longtemps lorsque je lui ai montré ça.
Seigneur, elle fit tomber son pagne. Et à la place de l’imprécation que je voulais lui lancer, je
bredouillai » Nuestra Señora de las Maravillas ! », Notre Dame des Merveilles, nom de notre navire, et
Sainte patronne de mon village. C’est bien la Vierge Marie, que je voulais invoquer, mon Dieu, mais
lorsque ces mots franchirent ma bouche, je sus que j’avais été souillé par cette beauté maléfique et que
cette pieuse parole ressemblait bien à un cri d’admiration, je dois le confesser et j’en suis infiniment
confus.
Quelle abjection, comme si cette fille du Malin pouvait rivaliser avec les merveilles de notre Sainte
Mère ! Que votre Saint-Fouet flagelle le pêcheur que je suis. Et voilà que mes mains se tendaient…
Pour ne pas succomber à cette tentation, je fermai les yeux et me recroquevillai en balbutiant des
prières de protection et de contrition. Lorsque je les rouvris, elle avait de nouveau disparu. Les pages
de mon manuscrit avaient été tournées jusqu’à la page de l’incendie du temple. Là où le père Diego
avait brûlé tout ce qui pouvait brûler, et brisé le reste, malgré les supplications des indiens. Mon Dieu,
il fallait bien détruire tout cela pour extirper les croyances impures de ces gens, et pourtant le recopier,
pour la connaissance.
Cette beauté me hante, je ne puis trouver le sommeil, et je suis assailli de doutes. Si cette fille avait dit
vrai. Et si, lorsqu’elle lui a montré ce qu’elle m’a montré, le père Diego lui-même avait succombé à ses
charmes ? C’est impossible… Ou alors terrifiant… Jésus, si mon bon maître était tombé entre les griffes
du démon, la tâche qu’il m’a confiée pourrait alors avoir été inspirée par Satan lui-même ! C’est la
Bible Noire que je serais en train d’illustrer !
J’ai peur, seigneur, je n’ose plus approcher de ma plume ni de ce manuscrit maudit. Je suis aussi rempli
de terreur à l’idée d’une nouvelle visite de cette créature aux merveilles. Seigneur Dieu, aidez-moi, je
vous en supplie.
Brûler ce livre et me jeter à la mer pour me laver de mes péchés, Seigneur ? Fiat volúntas tua. Que
votre volonté soit faite.
A son retour en Espagne, le père Diego de Landa écrivit « Relation des choses du Yucatan », qui reste
un ouvrage de référence, mais le Livre des Dieux original ne fut jamais retrouvé. Après trois ans de
jugement, De Landa fut absous de toute accusation et nommé évêque du Yucatan.

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