Jeter à la mer
Jeter à la mer
Anne Le Goff
Je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps, quand un frôlement de pieds-nus me fit me retourner : une femme à la peau cuivrée me sourit : « à d’autres les anneaux aux poignets et aux chevilles ; à d’autres les « c’est interdit », les « jamais »… Moi je suis de celles qui suivent leur coeur, me dit-elle dans sa langue, avec un sourire.»
Elle regarda un instant la mer avec moi, respirant l’iode et laissant ses longs cheveux s’épicer d’embruns. Puis elle posa sa main sur l’avant de mon bras, avec une infinie douceur, plongea son regard dans le mien avec confiance, puis me tourna le dos. Je la suivis des yeux, le temps qu’elle s’évanouisse vers l’horizon d’un pas qui avait tout d’une danse.
Je repensais à ses mots… Sa langue était douce, caressante et sucrée. Surtout, elle m’était étrangère, je ne la reconnaissais pas. « Je suis de celles qui suivent leur coeur »… Pourtant, j’avais compris. Du premier au dernier de ses mots, j’avais saisi le sens, la pureté de l’intention. J’avais saisi la liberté qui inondait les mots, qui les enveloppait d’une aura scintillante. Le grain râpeux de sa voix grave infusait encore dans mes oreilles, et la musique de son langage me restait comme un refrain d’enfance. « C’est interdit »… « Jamais »… Je connaissais cette voix, et à la fois elle m’était nouvelle.
Je résonnais, la mer voulut me raisonner. Elle souleva dans un rire la bouée d’un garçon, elle s’enroula pour accueillir le plongeon d’une fillette. Le vent me portait les musiques du manège où j’avais tournoyé pendant des heures, quand j’avais l’âge. Plus tard on m’avait dit « c’est interdit » et « plus jamais ». J’avais écouté, plus jamais tournoyé.
La mer voulut me raisonner, mais déjà je ne l’écoutais plus. Pourtant, jamais encore je n’avais désobéi à la mer.
« Les anneaux aux poignets et aux chevilles »… Je n’avais pas le sens, mais mes mains s’étaient raidies, mes pieds s’étaient enfoncés dans le sol. On me retenait là, on voulait choisir pour moi.
Qui ? Tous. Des générations, des époques, une société toute entière dans sa promptitude à juger.
Je me détachai du garde-corps et, lourde, fis quelques pas sur la digue. Dans la vitrine d’une galerie d’art, je découvris mon reflet, comme pour la première fois. Ma peau était cuivrée. Mes cheveux étaient longs, salés d’embruns. Mes pieds nus caressaient les carreaux sableux de la digue. J’entendis à nouveau la voix de cette femme. « Je suis de celles qui suivent leur coeur ; à d’autres les ‘‘il faut’’ et les ‘‘tu dois’’ ; je suis de celles qu’on n’oblige pas ». La femme dans la vitrine souriait, et moi aussi. Elle et moi posâmes nos mains sur nos ventres avec mélancolie.
L’infirmière me demanda : « alors, c’est décidé ? ». Le temps de hocher la tête, j’avalais le premier cachet.
Quelques jours plus tard, je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps. J’essuyai une larme sur ma joue et fis le geste discret de jeter à la mer. Jeter ce qui aurait pu advenir mais dont je ne voulais pas, pas à ce prix-là. Jeter les doutes, jeter le poids du renoncement, jeter l’embarras des regards, jeter les ’’il faut’’ et les ’’tu dois’’, les ’’c’est interdit’’ et les ’’jamais’’.
Jeter la mère à la mer.
De loin en loin, je repensais à lui, à elle, en regardant la mer. Jamais avec regrets, toujours avec curiosité. La femme m’apparaissait de plus en plus souvent. Je comprenais de mieux en mieux sa langue, et même certains jours, je la parlais. J’étais désormais de celles qui suivent leur coeur, et parfois je soufflais à l’oreille d’autres que moi : « à d’autres les les anneaux au poignet et aux chevilles ; à d’autres les « c’est interdit », les ’’jamais’’… »

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