Jazz Hot
Jazz Hot
Didier Laurens
La chaleur tropicale, l’humidité, tout m’incommode !
La chemise dont les manches longues me collent à la peau ! Je n’ai pas eu le
choix de l’enfer. Et puis je suis d’une autre génération. Celle qui ne sait pas
ce qu’est un Tee-shirt. Qui met une veste au lieu d’un pull pour sortir le soir.
Et qui chausse des mocassins ornés de pompons en toute occasion. Plus par
éducation que par goût. Notre mère nous a habitués comme ça, moi et mes
frères. On s’habille normalement, on se tient et on reste digne. Alors même
arrivé à l’âge adulte on garde les principes inculqués. Ou bien on part en se
jurant de ne plus jamais revenir. Mais moi je suis toujours revenu, conforme.
Conforme pas toujours à vrai dire, maman ne se doute pas qu’elle est ma vraie
vie. Une fois sorti du conservatoire avec le premier prix de saxophone
– comme elle était fière, tu es allé jusqu’au bout c’est bien mon fils – je n’ai pas
suivi la voie régulière. Je me suis perdu, frayant avec avec des groupes
utopistes, préférant des options underground. Alors qu’une voie royale m’était
ouverte, l’orchestre national et tutti quanti. Finalement on s’est désintéressé de
moi, c’était à prévoir, je n’attendais que ça probablement.
Jusqu’à ce qu’un groupe norvégien réputé vienne m’écouter
dans une JAM pourrie en banlieue. Le leader,un pianiste, avait un projet de
quintet, il avait besoin d’un soufflant. Il avait l’air bienveillant. Je les ai suivis.
J’ai passé de bons moments dans le Nord. Surtout lorsque Sarah l’amie
de Sven le batteur est venue assister aux répétitions. Elle restait longtemps à
nous écouter au studio, parfois elle dansait, lascive derrière nous. Souvent elle
nous rejoignait pour chanter. Elle et moi on se parlait en anglais, ce n’était pas
mon fort mais elle me plaisait drôlement, j’étais sur un nuage. J’étais intimidé
d’autant que Sven était plutôt costaud et porté sur la Vodka. Sven et moi on ne
s’entendait pas bien musicalement mais il y avait cette fille. Et puis un jour
Sarah a disparu, sans donner d’explication. J’étais furieux de n’avoir pas
tenté ma chance. Sven m’a rendu responsable, il avait du sentir que quelque
chose se passait entre nous. Une nuit dans le port, excité il m’a pris à partie,
chez lui le joint et le whisky ne faisaient pas bon ménage. Enragé il a tenté de
m’étrangler tout en m’écrasant par terre. Dans un sursaut désespéré j’ai pu le
repousser, il a basculé dans l’eau. Il était très imbibé et il ne savait pas bien
nager, j’ai écouté ses efforts pour s’en sortir, puis des râles, puis des bulles
puis plus rien. Paralysé sur le quai je n’ai rien fait pour le sauver et j’ai détalé.
Terminée l’aventure scandinave. Il fallait fuir je n’avais pas le choix. Il y
aurait une enquête. Des témoins nous auront vus nous battre. Paniqué je m’étais
réfugié à l’aéroport, je cherchais une destination loin d’Europe. C’est alors
qu’Eduardo m’appela et que ma vie bascula. À la douane pas de contrôle, on
ne me recherchait pas encore. Lâche à crever mais sauvé, bonjour l’Amérique.
Eduardo mon vieux pote. Une connivence rare entre lui et moi. Nous
n’avions pourtant pas grand chose en commun au départ. Sauf le rejet des
origines. Moi le germanopratin pur jus. Lui le natif de la Nouvelle Orléans.
Moi fils de bourgeois en rupture de classe. Lui pur métisse d’esclaves
d’Afrique et d’Amérindiens. Moi saxophoniste blanc dans les clous. Lui
tromboniste de couleur, blues-man né. Moi catholique bon teint. Lui héritier
de la tribu Big Chief en Louisiane et de ses traditions. Animiste ou vaudou je
ne savais plus. Voué aux gémonies par sa famille, lorsqu’il part à New-York
chez les Hard Boppers . Damné pour de bon quand il gagne l’Europe. A Paris
il éblouit le petit monde des initiés par sa technique, son sens du rythme. Mais
malgré toutes ces qualités Eduardo ne s’épanouissait pas. Le succès, les fêtes, les
nuits blanches, la cocaïne et les femmes sensibles à son charme caribéen allaient
le saborder. Usé par le spleen, le fils prodigue était rentré au pays.
Mais son excommunication n’était pourtant pas levée. Il avait été puni à
gagner sa vie sur les vapeurs à roues pour touristes du Mississippi jusqu’à
nouvel ordre. Le pire pour un puriste comme lui. Jouer des standard guimauve
devant des incultes qui ne pensent qu’à se goinfrer. Lorsqu’ils tapaient dans
leurs mains dès qu’ils reconnaissaient une mélodie il avait envie de les tuer.
Memphis Tennessee. Eduardo m’a proposé de l’y rejoindre. Il doit
jouer pendant toute la croisière qui rejoint La Nouvelle Orléans. Une fois
arrivés à la Big Easy ce sera le grand défoulement, la grande parade de Mardi
Gras. Passager clandestin je dors en soute. La boue que roule les flots du
grand fleuve est comme celle qui plombe ma conscience. Le soir je me joins
au Big Band et comme dans le bon vieux temps nous faisons le boeuf.
Complètement ivres nous partons lui et moi dans notre délire
d’improvisations. Dans la grande salle les spectateurs se regardent interdits, ils
n’ont pas l’habitude d’un tel tintamarre. Mais au final ils se lèvent et
applaudissent à tout rompre, une vraie standing ovation. Eduardo et moi nous
sommes médusés, nous saluons et nous tombons dans les bras l’un de l’autre.
Je ne me suis pas confié à lui, resté vague sur les raisons qui m’ont fait
le rejoindre. Il me connaît bien, il sait que quelque chose me taraude quand je
fais la gueule. Mais il ne sait pas que je suis un meurtrier rongé par la
culpabilité. Juste il se doute. Alors il me parle des chamanes de son pays, de
leur capacité à faire retrouver la raison et le goût de vivre aux déroutés. Qu’il
est facile pour eux de les faire communiquer avec les êtres chers.
Nous approchons du terme de notre voyage. Je
contemple la mer en rêvassant sur la balustrade du pont supérieur. J’ai presque
envie de sauter quand un frôlement de pieds-nus me fait me retourner: une
femme à la peau cuivrée me sourit. Je ne comprends rien à ce qu’elle me
murmure. Eduardo m’a fatigué avec ses légendes. Hébété je chuchote : Sarah.
Non répond-elle et je me mets à comprendre: à d’autres les anneaux au
poignet et aux chevilles, à d’autres les «c’est interdit», les «jamais», moi je
suis de celles qui suivent leur coeur. Cesse de te tourmenter elle reviendra je te
le promets.

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