Horizon
Horizon
Corinne Bourcier
Le soleil était encore haut, l’air chaud et caressant. C’était toujours à ce moment de la journée que j’arrivais.
Quand j’entrais dans le hall, je me détournais toujours du miroir. Le grand avec les dorures cassées et les taches d’étain abîmé.
La maison était calme et fraîche. J’ignorais l’escalier qui menait aux étages et je commençais par la cuisine où, je trouvais toujours chaque objet à sa place : les casseroles de cuivre reluisantes accrochées au mur, l’assiette abandonnée sur l’égouttoir, la porte du buffet restée ouverte et l’odeur de confiture d’orange qui s’en échappait.
Le plafond résonnait toujours d’un bruit sourd, méthodique et inlassable. Indifférente, je continuais ma visite.
Je traversais un couloir qui menait devant les grandes portes ouvrant sur la salle à manger.
Le cristal du luminaire se reflétait sur le vernis impeccable de la table et le souvenir d’un verre renversé surgissait pour s’enfuir aussi vite.
Dans le salon, les portes-fenêtres qui donnaient sur la terrasse étaient ouvertes et leurs grands rideaux de voilage s’enroulaient autour des courants d’air.
Je sortais sur la terrasse.
Je quittais mes chaussures et je marchais sur les dalles chaudes.
Devant moi s’étendaient la mer et le ciel à l’infini. L’horizon n’existait plus. A la surface de l’eau, des milliers d’émeraudes brillaient sous la lumière du soleil et je les cueillais du regard.
Pas un bateau en vue, pas la moindre petite île, aucun nuage dans le ciel, pas un oiseau.
Je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps en scrutant l’infiniment bleu.
Demain ? Et demain n’apportait rien.
Je revenais souvent. Je retrouvais l’odeur d’orange et les bruits sourds au plafond. Je guettais les oiseaux, les nuages ou le point d’une voile. Mais au-delà du garde-corps, je ne pouvais rien entrevoir.
Une fois encore, je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps, quand un frôlement de pieds-nus me fit me retourner. Une femme à la peau cuivrée me sourit :
— « À d’autres les anneaux au poignet et aux chevilles ; à d’autres les « c’est interdit », « les jamais … Moi je suis de celles qui suivent leur coeur, me dit-elle dans sa langue, avec un sourire. »
J’aurais dû être surprise et effrayée. Je restais pourtant sur mes gardes, affichant une certaine hostilité.
Elle souriait toujours, plus arrogante. Son regard m’interrogeait, tout son être me mettait au défi. Ses cheveux noirs étaient ramassés sur le haut de sa tête et le tintement de ses bijoux accompagnait ses mouvements.
— « Eh bien ! Que dis-tu ? me lança-t-elle. Elle riait moqueuse et je vis alors qu’il lui manquait des dents.
Elle s’en aperçut et cacha sa bouche dans ses mains.
— Il y a des prix à payer…
— Qui es-tu ? demandais-je dans sa langue
— Comment ? Tu ne me reconnais pas ?
— Non ! Je ne te reconnais pas !
Les mots avaient fusé de ma bouche, secs et tranchants. Elle éclata de rire.
— « Je savais bien que tu résisterais. » Elle tournoya sur elle-même et son rire l’accompagna dans cette ronde. Elle s’approcha de moi, son regard de velours plongea dans le mien et elle harponna mon esprit d’une voix maintenant presque menaçante :
— « Oh si, tu me reconnais, nous nous connaissons bien toutes les deux. Je suis celle que tu voudrais liée pieds et poings, celle que tu ignores, que tu méprises, que tu renies, celle que tu ne veux pas regarder dans le grand miroir de l’entrée. Pourtant, c’est moi que tu viens chercher ici, chaque fois.
Aujourd’hui, je suis là ! Regarde-moi ! »
Je la repoussais violemment
NON ! Je criais. La colère et la peur se saisirent de moi, les larmes brûlaient mes yeux et mes mains tremblaient, la sueur coulait le long de mes tempes.
Elle avança vers moi.
— « Tu ne me feras pas fuir, cette fois, reprit-elle, regarde-moi ! Je suis celle qui s’est affranchie de la souffrance, qui suit sa nature et non les chaînes de sa conscience. Je suis celle qui a le courage de vivre et d’aimer pleinement, passionnément selon son cœur. Je suis celle qui veut vivre pour ce qu’elle est !
N’entends-tu pas ces coups qui retentissent au-dessus de ta tête ? Il ne tient qu’à toi de les faire cesser. Il n’y a que toi qui peux nous sauver ! Cours ! hurla-t-elle.
Éperdue, je gagnais les escaliers de l’entrée et gravis les marches en courant. Le bruit du plafond était maintenant assourdissant, je ressentais ses vibrations dans tout mon corps comme un appel de détresse. J’arrivais devant une porte immense sur laquelle je levais les poings et les abattais de toutes mes forces.
Celle-ci s’effondra. Apparut sur le sol, une petite fille en larmes qui tapait le parquet avec sa chaussure. Je reconnus le bleu de la joue fendue.
Sans plus réfléchir, je l’emportais et nous gagnâmes le rez-de-chaussée. Dans la cuisine, le buffet était renversé et les casseroles noircies, dans la salle à manger, le cristal du luminaire avait explosé en mille morceaux et de l’eau ruisselait sur le vernis de la table.
J’arrivais sur la terrasse avec ma petite passagère qui ne disait mot.
Le ciel s’était chargé de lourds nuages, le vent soufflait par rafale, des mouettes criaient dans tous les sens. Des roches noires sorties de l’eau recevaient de plein fouet, les vagues de la marée montante. Au pied de la falaise, un voilier dansait au rythme du ressac.
Soudain la ligne de l’horizon se forma, noire puis éclata en un faisceau lumineux comme une porte que l’on entrebâille sur la lumière du jour.
Il me suffit d’un regard dans les yeux de velours de la petite fille pour bondir sur le garde -corps. Le bateau nous attend.
Quand je sors de la séance d’hypnose lors de la thérapie que je suis depuis quelques années, je file sans demander mon reste.
Aujourd’hui, je ne m’enfuis pas, je m’avance devant le grand miroir accroché dans la salle d’attente et je me regarde. Mes cheveux noirs sont ramassés sur le haut de ma tête et mes bijoux émettent un tintement lorsque je bouge. Mon regard de velours effleure la cicatrice sur le haut de ma joue, petite virgule de honte qui a marqué ma peau cuivrée au fer rouge. Et je souris sans cacher de ma main cette bouche imparfaite.
Sur la plage, j’enlève mes chaussures et marche sur le sable dur et frais, je cueille du regard les émeraudes de l’océan.
Au loin, l’horizon accueille le coucher du soleil avec la promesse d’un lendemain.
Dans ma main s’est glissée celle de la petite fille que je fus.

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