Gorgées de mer
Gorgées de mer
Fabienne Dubues
Je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps, quand un frôlement de pieds-nus me fit me retourner : une femme à la peau cuivrée me sourit : « A d’autres les « c’est interdit », les « jamais » … Moi je suis de celles qui suivent leur coeur » me dit-elle dans sa langue, avec un sourire.
Du moins ce sont les propos que je lui prêtais car je n’en comprenais pas un traître mot. De quel pays, de quel continent venait-elle ? Peu importe, elle n’avait pas besoin d’origine.
Ses paroles me berçaient dans la houle, arrondissaient les vagues et ondulaient l’horizon.
Seule une pendule en avance sur son temps me rappelait la vie des hommes.
Mais une volée de marmots brisa mon vagabondage. Leurs cris suraigus m’abasourdirent .
Apeuré, je décampais jusqu’à ma cabine. Mais je regrettais déjà. N’aurais-je pas dû investir l’espace de cet instant ? Au risque de l’abîmer ? L’éphémère se rit des heures si l’on compte en années.
Le hublot rond de ma cabine me rappela la platitude du monde et je me recroquevillais sur ma couche.
Pour conjurer la douleur, j’invoquais le passé.
Je me souviens encore de cette pièce peuplée d’êtres administratifs. Au milieu, deux regards d’envie qui voulaient m’aimer. Des semaines d’attente puis des mois. L’adoption fut refusée, la direction n’y mit pas son tampon. J’étais si jeune. Je devins indomptable et la colère devint mon refuge. Elle était mon bagage que j’emportais de familles d’accueil en familles d’accueil, de foyers en foyers. Je m’ancrais dans la solitude, avec des jeux que je ne partageais pas.
J’étais sensible au rythme, celui des pluies battantes qui cognaient aux vitres, celui de l’horloge du réfectoire, celui de l’électrophone le dimanche. Je décomptais le temps qui me séparait de l’envol.
Par-dessus tout j’aimais jouer dans les escaliers de pierre adossés aux murs extérieurs, les monter le plus vite possible à cloche pieds, les redescendre de même. Le défi était de ne pas tomber. Quand j’étais fatigué, je calais mes petites fesses au milieu d’une marche dont l’usure avait creusé une cuvette.
Au matin, attiré par un ciel bleu barbouillé d’une aquarelle blanche comme jetée par le pinceau d’un enfant, j’enfilais mes nippes d’adulte pour rejoindre la dame d’ailleurs.
Elle était là avec son sourire, et sa mélopée reprit : « Je ne demande rien à qui me plaît, si je dois demander, je n’en ai plus envie ». Une artiste.
Elle me renvoyait à mes 17 ans. J’étais tombé amoureux de la petite marchande de poissons qui ne demandait rien mais à qui j’offrais tout. Elle était arrivée au supermarché, toute frêle et toute timide. Moi je remplissais les rayons. Son étal était face aux fruits et légumes. Alors, au petit matin, je me précipitais sur le transbordement, trépignant en attendant la livraison des primeurs. Mon impatience agaçait. Je sautais dans le camion avant même que le haillon n’ait fini de s’ouvrir. Je bousculais les collègues pour être le premier et le seul. Je m’emparais des cagettes. Je m’occupais vite fait des autres produits que je tassais dans les gondoles, pour investir enfin le rayon des courgettes et des bananes face à ma petite marchande de poissons.
Alors, je disposais mon potager et le faisait pyramides, dômes ou vallons, spirales, méandres, bouquets … J’harmonisais les couleurs en dégradés et contrastes. Le Parc Güell inspiré par Arcimboldo sur un présentoir !
Le temps que j’y passais abusivement n’avait pas échappé aux responsables mais j’étais si artistement méthodique que je bénéficiais de leur indulgence. Mon stand attirait le client, on vendait plus, on gâchait moins. Autant de marchandises défraîchies que le personnel ne pouvaient pas récupérer mais leurs regards noirs me laissaient indifférent.
Souvent dans la journée, à temps gagné sur les autres corvées, je passais lustrer des pommes jusqu’à ce que j’y vois mon reflet. Et elle, je l’observais discrètement, je m’extasiais des sourires enjôleurs qu’elle offrait aux acheteurs et je les jalousais.
Je détestais le poisson mais pour être client moi aussi, j’allais lui en commander. Et le soir, je le mangeais pour retrouver les fumets du bonheur qu’elle me procurait.
Au fil du temps, nous devînmes amis, de plus en plus proches chaque jour … un soir n’y tenant plus, j’osais le plus insensé, j’osais l’inconnu. Je fis sauter comme un bouchon de champagne les quelques centimètres qui nous séparaient encore, mais… son petit rire amusé et sa bouche qui avait reculé… me fusillèrent.
Elle n’acceptait que les femmes.
Celle du bastingage, elle, n’aurait pas été arrêtée par ça. Ses sentiments étaient libres ou n’étaient pas. A nouveau ces stridulations de gamins ! Je m’enfuis précipitamment dans les coursives et je m’effondrais sur le lit. Chaos.
Le lendemain, je rejoignis la femme d’ambre, fidèle au poste. Elle n’était pas belle. Elle était intemporelle. L’ idéal de beauté de la Vénus callipyge est passée par toutes les vicissitudes de la mode sans jamais se fixer. Mais elle était au-delà de tout ça.
Après Laetitia, ma collègue de travail que je ne revis jamais, je fis des rencontres, des succédanés d’amour, des expériences… jusqu’à Marion. J’étais alors serveur dans un bar, elle était touriste Belge. Elle me plût aussitôt. Il fallut peu de temps pour que nous nous rapprochions . Une précipitation animale nous réunit le soir même dans un lit. Au matin elle renonça à la Belgique, le lendemain elle aménageait.
Nous nous entendions sur tout. Elle aimait le rock alternatif, moi j’aimais le blues, nous trouvions des guitares électriques pour s’accorder. Elle aimait la nuit, j’aimais le jour, nous nous retrouvions à l’aube et au crépuscule. Elle aimait rire et moi planer, nous tirions sur le même pétard.
Mais c’était, en fait, juste une aimantation de hasard et une urgence à jouir.
Un matin je me réveillais au côté d’une femme ordinaire. Et le soir, elle m’annonça son projet d’enfant.
Mon instinct de survie prit le pas sur celui de la préservation de l’espèce. J’ai claqué la porte.
C’était le mieux à faire pour le futur bébé qui ne verrait jamais le jour.
Qu’est-ce que ma sirène du garde-corps aurait ri de nos enfantillages !
En fait, sur le pont c’était ce bébé que j’entendais couiner et tous ceux qu’on avait oublié de faire ou qu’on avait simplement oublié. C’était insupportable, et je m’enfuis une fois de plus.
Echoué dans la cale, dévasté, Je savais que je ne retournerai pas m’accouder au garde-fou. Je savais que je ne reverrai plus la femme à la peau cuivrée.
Une voix grave me tira de mes limbes.
« Putain Christophe, tu vas arrêter ton délire ! Ca fait des semaines que tu te bourres la gueule et que tu passes ta vie accroché à la rambarde face à l’école ! On va croire que tu es un pédophile ! Des semaines que tu parles à une poupée publicitaire Dunlop et que tu dors dans la buanderie ! »
Victor, je l’avais oublié ce garagiste trop con pour comprendre.
Alors, je quittais définitivement le navire. J’avais pris une grande décision. Désormais, je ne me souviendrai plus.

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