Débâcle
Débâcle
Anne-Marie Pissavin
Je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps, quand un frôlement de pieds-nus me fit me retourner : une femme à la peau cuivrée me sourit : « à d’autres les anneaux au poignet et aux chevilles ; à d’autres les « c’est interdit », les « jamais »… Moi je suis de celles qui suivent leur coeur, me dit-elle dans sa langue, avec un sourire.»
Interdit, c’est moi qui le fus ! Cette femme avait dû m’épier depuis des jours pour connaître mes habitudes et je ne m’en étais pas rendu compte ! J’avais péché par excès de confiance. Ma position d’intouchable dans ce pays m’avait fait croire que personne ne s’intéresserait à mes faits et gestes. Et voilà la preuve qu’il n’en était rien. J’avais en effet instauré ce rite depuis mon arrivée à J d’aller tous les matins au réveil jusqu’à ce promontoire où l’on dominait la mer pour respirer un peu de sa puissance et de son indifférence avant de retourner m’enfermer pour la journée.
Je détaillais l’espionne, restée coite après son étrange discours de présentation. Elle était petite, vêtue à l’européenne d’une robe joliment décolletée aux motifs caractéristiques de la région. Ses cheveux noirs flottaient librement sur ses épaules. Rien d’exceptionnel sauf ses yeux qui semblaient animés d’un feu intérieur qu’elle peinait à contenir.
J’attendais qu’elle m’explique pourquoi elle était venue de si bon matin me tenir ce discours étrangement direct de femme libérée. Je ne me souvenais pas l’avoir rencontrée auparavant.
« Je m’appelle Chanda, la bien-nommée. Je m’ennuie. Vous vous ennuyez aussi. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Unissons nos ennuis ce soir. » dit-elle en plantant ses yeux dans les miens. J’étais interloqué. Plus abrupt devait être impossible.
Je tournai mon regard vers la mer. L’à-pic me donna soudain le vertige. Un reste de prudence me retenait. On ne parle pas aux femmes inconnues dans ce pays. Où allais-je mettre les pieds ? Mais je ne voulais pas la froisser. Elle n’était plus là quand je me retournai pour lui répondre.
J’étais partagé entre la déception et le soulagement. Je pensais avoir réussi à dompter mes pulsions depuis mon arrivée à J. Là, j’étais subitement mis à l’épreuve et je sentais que cette accalmie était illusoire : j’étais saisi par l’excitation de la chasse. Je ressentais l’ironie de la situation. J’avais fui jusqu’à J pour me sevrer de ce besoin incoercible de proies. Là moi, le chasseur, me retrouvait chassé.
J’inspirai profondément pour retrouver un peu de sérénité.
Pourquoi était-elle venue me tenir ce discours ? Que savait-elle de moi ? J’avais pourtant tout fait pour passer inaperçu. Dès mon arrivée à J, à la fin de la guerre civile, j’avais loué une petite maison dans un quartier sans histoire de la ville. J’allais au marché une fois par semaine pour faire mes provisions, changeant de marché et de fournisseurs à chaque fois mais, petit à petit, les vendeurs et sans doute particulièrement les vendeuses m’avaient reconnu. Peut-être que ce souci d’anonymat n’avait fait que susciter un intérêt pour l’étranger qui désirait le rester. Je restais très distant avec tous, essayant de décourager toute familiarité.
Il m’apparaissait aujourd’hui que je m’étais leurré : dans cette civilisation il était impensable qu’un homme de mon âge vive seul par choix. Les langues avaient dû s’affairer pour chercher à expliquer mon état de solitude incompréhensible. Chanda avait fait le pas. Volontaire ou non, elle était la victime propitiatoire de sa société.
Chanda ! Je l’avais dévisagée quelques secondes et déjà mes démons, que je croyais maîtrisés, m’envoyaient des images ensorcelantes et vénéneuses. J’étais partagé entre le désir de me laisser aller à mes pulsions et celui de m’en tenir à leur maîtrise si péniblement acquise, m’avait-il semblé jusqu’à maintenant, par l’exil et l’ascèse. J’imaginais le sein doré de Chanda sur lequel je gravais une fleur sanglante avec la même joie orgasmique qui avait présidé à toutes mes amours maléfiques.
Je me repris et rentrai chez moi, confus, en sueur, repoussant tous ces souvenirs qui remontaient comme de mortels essaims. Je mangeai machinalement un morceau du gâteau que je trouvai sur ma table, un reste oublié de la veille, et m’allongeai sur mon lit dans un état de fébrilité déstabilisant. Je fermai les yeux pour réfléchir. Chanda ne s’arrêterait pas à cette prise de contact. Je l’intéressais, c’était clair. Elle reviendrait à la charge. Je ne m’étais consacré qu’à des proies prisonnières autrefois, le plaisir décuplé par leurs chaînes et leur frayeur. Je changeais de ville après chaque histoire par sécurité jusqu’au jour où j’avais failli être découvert. J’avais vraiment eu chaud et j’avais alors décidé de changer de pays et d’identité. J’avais choisi J à l’autre bout du monde où mon plan venait de se fracasser sur la réalité : je résistais à tout sauf à la tentation, persiflai-je avec un reste d’autodérision. Oui il était temps de reprendre la route. La fuite était la seule issue. Quelques heures suffiraient pour tout régler après avoir choisi un nouveau point de chute.
J’eus le temps de trouver curieux cette envie de dormir qui m’avait pris tout à coup.
J’émergeai plus tard dans un brouillard migraineux, les yeux blessés par la lumière inhabituelle qui inondait la pièce. Je me hissai péniblement sur les coudes pour regarder autour de moi : les fenêtres étaient grand ouvertes et Chanda, aussi nue que moi, baignait dans son sang à mes côtés

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