Bayadères

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02 / 07 / 2025
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Bayadères

Laure Lévy

J’allais avoir trente cinq ans. Je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps. Mon esprit suivait sans les voir le lent balancement des flots et les irisations du soleil couchant qui mêlait de reflets rouge alizarine le bleu verdâtre de l’océan. Il ne restait aucune trace des tumultes de la tempête, ni sur la surface de la mer redevenue lisse et innocente, ni dans ma mémoire, si ce n’est un léger vague à l’âme, une impression d’irréalité. L’air iodé pénétrait sans que j’en sois conscient à l’intérieur de mes poumons, se dissolvait dans toutes les cellules de mon corps qui le recevait, oublieux de lui-même. Après une si grande agitation, il est des moments où ce n’est pas la paix qui emplit notre âme, mais un certain détachement, un oubli de soi dans une extension si ample qui nous dissout en milliards de particules  vibrionnantes.

J’en étais là de mes observations intimes, quand un frôlement de pieds nus me fit me retourner. Une femme à la peau cuivrée des métis de cette île me souritJe ne suis guère accoutumé à voir une femme me sourire. Ma physionomie ne les attire pas, en règle générale. Je n’ai aucune prestance, mon corps ne dégage aucun sex-appeal, mes cheveux sont ternes et peu abondants, mon visage n’inspire à priori aucune sympathie, mes yeux aux iris jaunes sont à moitié recouverts par mes paupières violettes. J’ai donc appris à me contenter de les observer de loin, très attentif à chacune de leur particularité physique, à  l’abri derrière ma banalité. Je ne nie pas avoir des besoins physiologiques. Je les satisfais à ma manière, et parfois, sous le coup d’un besoin illusoire de communication, avec une partenaire tarifée. J’apprécie peu ces échanges trop brefs et dépourvus de ce qui fait le charme d’une rencontre amoureuse. Enfin ce que j’imaginais être une rencontre amoureuse, d’après ce que j’avais pu découvrir au fil de mes lectures : l’éblouissement, le coeur qui bat, l’impatience de se revoir, la curiosité, les longs échanges épistolaires ou téléphoniques, l’impression de n’être que la moitié de soi quand l’autre s’absente.

A l’heure où je vous écris, près de cinquante ans plus tard, je peux encore vous la décrire telle qu’elle m’apparut à la tombée de ce jour. Sa peau luisait, comme éclairée de l’intérieur, cela me frappa de prime abord. Elle marchait vers moi d’un pas qui faisait onduler ses hanches, rondes, couvertes de ces tissus qu’on appelle bayadères dont les rayures multicolores dansaient au rythme de ses pas. Elle ne paraissait pas grande, mais ses proportions parfaites lui conféraient une allure de statue grecque en marche. Puis je la détaillai, sans vergogne, des pieds à la tête : nus, les pieds bronzés, égyptiens, sans corne au talon, les orteils parfaits, les ongles vernis de rouge garance, la cheville si fine qu’on se demandait comment elle ne pliait pas sous le poids d’un corps ferme et plein aux seins arrondis et tendres. Le cou, plutôt long soutenait une tête portant une chevelure d’un roux flamboyant encore accentué par l’éclat d’un dernier rayon de soleil. Au milieu de ce visage, deux grands yeux verts d’eau, un nez droit, des pommettes hautes, une bouche cramoisie et pulpeuse aux coins relevés en un sourire timide, mais assuré.

La tempête qui avait ravagé la côte la veille n’était rien à côté du maelstrom de sentiments qui s’empara de moi immédiatement, ainsi qu’une immense allégresse. Enfin ! Cela m’arrivait à moi, pour la première fois : le coup de foudre. Et à en juger de prime abord à son sourire, à sa manière de m’approcher, son regard vert planté dans mon regard de miel, l’effet était réciproque.

Je fus pris d’un tel émoi que je dû m’adosser à la balustrade. Mon corps tremblait sans que je pusse le contrôler. Je me sentis tel la Bête face à la Belle, le souffle court, les joues rosissantes.

En silence, elle s’accouda à mes côtés, dos à la mer dont le ressac se fit plus doux. Son parfum m’envahit. Sa main glissa sur la balustrade jusqu’à frôler la mienne. Je la saisis, toute ma timidité envolée. Elle ne me la refusa pas.

Ainsi se fit notre rencontre.

Nous mîmes très peu de temps à devenir indispensables l’un à l’autre. Elle se montra une maîtresse patiente et tendre pour le presque puceau que j’étais, et cependant exigeante, me faisant découvrir des jeux et des subtilités que je n’aurais imaginés. Je nageais dans un bonheur béat.

Au bout de quelques semaines, je dus retourner dans mon pays d’origine. Je n’eus de cesse que de la faire venir, ce qu’elle accepta avec quelques réticences que je crus sincères.

Elle me rejoignit.

Au terme de tracasseries administratives sans fin, nous nous mariâmes. Un certain temps, il me sembla que nous filions le parfait amour, qu’elle s’était adaptée aux coutumes de ce pays étranges pour elle.

Plusieurs mois passèrent. Petit à petit, elle devint distante. Je mis cela sur le compte de l’habitude, ne doutant pas un seul instant de la sincérité de son attachement. Ce faisant, elle m’obsédait, je devins jaloux. Ce sentiment dont j’avais honte n’était nourri que de la crainte de la voir s’éloigner.

Un climat de tension permanent s’installa. Les crises de violence succédaient aux crises de larmes. 

Nous ne sûmes pas sortir de ce cercle infernal.

Un soir qui ressemblait tant à celui de notre rencontre, elle me déclara avec fermeté :

– « Même et peut-être surtout parce que je suis une descendante d’esclaves, à d’autres les anneaux aux poignets et aux chevilles ; à d’autres les « c’est interdit », les « jamais ». Moi je suis de celles qui suivent leur cœur, me dit-elle dans sa langue avec un sourire amer sur ses belles lèvres, et mon cœur n’est pas ici, il ne l’a jamais été. »

Puis elle me tourna le dos, ouvrit la porte, et sortit de la maison de son pas de reine.

Elle ne se retourna pas.

Il m’a fallu longtemps pour admettre que je n’avais été à ses yeux qu’un moyen pour fuir son île.

Malgré cela, depuis son départ, je ne suis plus que la moitié de moi.

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