Artemis
Artemis
Cécile Dulion
Je contemplais la mer, les bras croisés sur le garde-corps, quand un frôlement de pieds-nus me fit me retourner : une femme à la peau cuivrée me sourit : « à d’autres les anneaux au poignet et aux chevilles ; à d’autres les « c’est interdit », les « jamais »… Moi je suis de celles qui suivent leur coeur, me dit-elle dans sa langue, avec un sourire.»
Mes yeux encore humides restèrent rivés dans les siens. Comment avait-elle deviné mon tourment ? Ses mots s’entrechoquaient dans ma tête et s’enchevêtraient dans les méandres de mes interrogations. Soudain, une évidence jaillit. Cette inconnue m’apportait une lueur qui me sortirait de ma grisaille.
Ma douleur intérieure s’apaisa. Je lui souris à mon tour, pendant que les mains jointes, j’articulais un « merci » local. Aussitôt, sans quitter son sourire espiègle, elle inclina la tête en clignant des yeux, fit volte-face. Je vis les volants de sa robe de percale rouge glisser sur le quai et s’évaporer dans la ruelle grisâtre.
Je demeurais là un bon moment, à regarder dans le vague en direction de la venelle, perdue dans mes pensées. Je n’attendais pas son retour. Elle n’était qu’un mirage, qu’une révélation.
Souvent, durant toute ma carrière, j’ai repensé à cet instant. Sans cette rencontre, je serais restée coincée dans une vie étriquée, dictée par l’héritage séculaire imposé par mon nom.
Enfermée dans des diktats familiaux : après avoir été une petite fille modèle, appris le piano et reçu une bonne instruction ; ma destinée était d’épouser un aristocrate et devenir une mère dévouée au bien-être de ses enfants et de son mari, tout en étant une maîtresse de maison irréprochable.
Jamais, sans les paroles de cette femme, je n’aurais fait oeuvre de courage et décidé de prendre mon destin en main. Jamais je n’aurais pu imposer mes choix, mes envies de créer, d’innover, exprimer le besoin de m’émanciper.
Après cette fugace rencontre, je pris ma décision. Il me fallait couper les liens avec ma famille et vivre ma vie. Je décidai d’écourter mes vacances sur la Riviera. De retour à l’hôtel, je rédigeai un courrier à ma mère, lui faisant part de ma décision de construire mon propre avenir, lui demandant de ne pas s’inquiéter et lui témoignant tout mon amour. Ensuite, par devoir et franchise, je destinai une autre missive à mon ami d’enfance Giovanni TORNI qui par souhait et ambition de nos parents était devenu mon fiancé au mois d’octobre.
Mes valises bouclées, je pris le premier train pour rejoindre Paris. Le seul endroit à mes yeux où je pouvais espérer vivre ma passion. Depuis des années, j’étais fascinée par la mode. Je dévorais les magazines. J’y découpais mes modèles préférés et les collais dans des cahiers. Sur les feuilles de mes carnets, je dessinais de nombreux croquis de robes, jupes, chemisiers, costumes, ajoutant des couleurs, des motifs, des plis, des accessoires. Je taillais, coupais et piquais des vêtements pour mes poupées, avant de prendre de l’assurance et de créer mes propres tenues.
Le voyage fut un peu éprouvant. L’inconfort des wagons, la chaleur, la rumination de mes doutes et de mes espoirs. Pourtant, en posant mes pieds sur le quai de la gare de Lyon, tous les accrocs s’étaient dissipés et l’embellie d’une nouvelle vie s’offrait à moi.
Par de heureux hasards – les coups de pouces du destin – je trouvai à louer une chambre chez une vieille dame et un emploi dans une boutique de vêtements où j’effectuais également les retouches.
Je rêvais ni d’être vendeuse, ni petite main mais désirais devenir une créatrice de mode. C’est pourquoi, à la rentrée suivante, je m’inscrivais à une formation en alternance comme modéliste et rejoignais un atelier de couture dans le 2e arrondissement.
Mes journées étaient bien remplies entre mes études, mon emploi et l’aide apportée à ma logeuse. Mes rares temps libres, je les consacrais à dessiner de nouveaux modèles et d’en confectionner certains. J’étais ravie, je vivais à plein temps ma vocation.
Un an et demi plus tard, je participais à un concours. Mes croquis et surtout ma création, une robe de cocktail vaporeuse en crêpe aux couleurs chamarrées, resserrée à la taille, avec un décolleté en «V» dans le dos et une jupe courte au-dessous de genou, me permirent de remporter le 2ème prix dans la catégorie robe.
Ce fut le tournant de ma vie. Grâce à cette récompense, je fus repérée par Monsieur ARTEMIS, un grand nom de la mode française rayonnant à l’international avec ses collections de prêt à porter et de haute couture.
Quelques semaines plus tard, mon diplôme en poche, j’intégrais son équipe. Je débutai comme modéliste puis j’accédai au poste de styliste. Après quelques années, je devins son assistante, pour terminer directrice artistique de la maison ARTEMIS au décès de mon mentor.
Grâce à ma détermination et l’amour de mon métier, hier, vendredi 22 novembre 2024, j’ai été élue par mes pairs présidente de la prestigieuse Fédération de la Haute Couture et de la Mode. Mes missions à la tête de cette organisation seront de perpétuer le rayonnement des maisons, de promouvoir les valeurs d’excellence de la Haute couture française à travers le monde, sa qualité et son savoir faire, et bien sur, de rendre hommages à tous ses métiers et ses acteurs.
Cette reconnaissance professionnelle c’est grâce à cette inconnue à la peau cuivrée que je la dois. Ce matin en dominant la ville derrière les baies vitrées depuis mon bureau au vingtième étage, je m’accorde une pause. Comme souvent, j’ai fais glisser mes escarpins. Je suis pied nus. En regardant couler la Seine, je caresse la moquette duveteuse du bout de mes orteils, un sourire radieux accroché aux lèvres. Je me remémore les paroles de la bohémienne.
Sans cette femme, je ne serais pas là.
« Merci à toi. »

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