Le nouveau voisin

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Juin 23rd, 2015
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Le nouveau voisin

En ce vendredi de juillet, comme à son habitude, Henriette Michepain revient du petit supermarché où elle a acheté ses provisions pour la moitié de la semaine. Encombrée par ses deux lourds cabas, elle marche lentement.

Parvenue enfin dans l’impasse des Floralies, elle s’arrête devant le portail de son jardin pour souffler une minute et sortir ses clés lorsqu’elle aperçoit Philibert Rateau, son nouveau voisin, qui vient vers elle :

« J’ai bien l’honneur de vous souhaiter le bonjour, madame Michepain. Ah, quelle chaleur étouffante ce matin ! On ne sait plus comment se rafraîchir !

– Bonjour, monsieur Rateau. Oui, en effet, c’est insupportable.

– Même si nous nous connaissons à peine, puis-je avoir l’audace de vous demander une chose un peu déplacée, madame Michepain ?

– Euh… si vous voulez…

– Quelque part, dans un recoin secret de votre tête, avez-vous des rêves qui ont été négligés ? Et si c’est le cas, pensez-vous que depuis des années ces rêves négligés hurlent à tous les vents ou bien se plaignent en gémissant ?

– Jésus, Marie, Joseph !!!… Mais qu’est-ce qui vous prend ? Pourquoi me dites vous de telles sottises ?

– Oh, comme ça… Simple curiosité, Chère Madame… »

Après avoir prononcé cette phrase avec une voix très aiguë, il lui jette un dernier regard inquiétant et retourne chez lui, à grandes enjambées, en poussant des cris stridents. Henriette Michepain décontenancée en reste la bouche ouverte et les bras ballants.

Mais qui est cet énergumène auquel elle adresse la parole pour la deuxième fois ? Un illuminé ? Un fou qui s’est échappé d’un asile ?

Cela fait trois semaines qu’il a emménagé dans le pavillon situé en face du sien et dès le premier jour elle a compris que c’était un original. Quelqu’un qui n’ouvre pas ses volets et qui ne sort jamais ses sacs d’ordures ménagères sur le trottoir ne peut pas être normal. C’est forcément un individu louche qui a des choses à cacher.

Cependant, malgré les nombreuses heures qu’elle passe embusquée derrière ses rideaux d’une blancheur impeccable à épier tout le voisinage, grâce à un ingénieux système de longue-vue et de jumelles sur trépied, elle sait très peu de choses sur lui. En plus d’être bizarre, il est trop discret.

Mais enfin, a-t-on idée de poser des questions aussi dérangeantes ?

Qu’est-ce qu’elle en sait, elle, si elle a des rêves négligés ? Elle a bien d’autres choses à faire que de s’occuper de ça.

Entre les confitures d’abricots qui pressent, les chaussettes à tricoter pour la kermesse de la paroisse, le grand ménage du trimestre à faire, les dépliants publicitaires à lire et à découper, les torchons de cuisine à repriser, la lettre anonyme qu’elle doit écrire à son ancien concierge, ses 156 pots de fleurs à arroser et ses voisins à surveiller en permanence, elle n’a pas le temps de se triturer les méninges avec ce genre de question inutile.

A 23h15, comme tous les soirs, Henriette Michepain va se coucher. Un peu inquiète, tout de même, elle a posé au pied de son lit un énorme parapluie ainsi que sa plus grande poêle à frire. Si l’hurluberlu d’en face vient pour l’attaquer, elle saura se défendre.

Un quart d’heure plus tard, elle dort profondément comme tous les honnêtes gens qui n’ont rien à se reprocher. On entend bien, de-ci de-là, quelques légers ronflements, mais rien d’inconvenant pour cette dame respectable qui vient tout juste de fêter ses soixante cinq printemps.

Tout à coup, elle se réveille en sursaut. Sa chambre est inondée d’une vive lumière blanche. Elle attrape fermement sa grosse poêle à frire et, la serrant contre elle, va à la fenêtre restée grande ouverte à cause de la chaleur.

Au milieu du ciel, il y a une énorme forme lumineuse de couleur orangée et à l’intérieur elle distingue les contours flous d’une silhouette. Grand Dieu ! Qu’est-ce que c’est ? Que se passe-t-il encore ?

Aussitôt, elle entend une voix qui parle distinctement dans sa tête :

« Bonsoir Henriette. Je m’appelle GGKZPRMGGH, je viens d’une autre galaxie. N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal.

– Ça suffit, monsieur Rateau, j’en ai plus qu’assez de vos excentricités ! Si vous continuez comme ça, je vais téléphoner à la police et ils vont venir vous chercher pour vous enfermer. J’en ai marre ! Arrêtez votre cinéma !

– N’appelez personne, Henriette, ça ne servira à rien. Vous êtes le seul Terrien à pouvoir me voir. Vous vous rendez bien compte qu’en ce moment nous communiquons par télépathie, donc je ne peux pas être votre voisin. Je suis GGKZPRMGGH et mon seul objectif est de vous aider.

– Non, c’est impossible, je ne crois pas aux extraterrestres, aux soucoupes volantes et à toutes ces simagrées

– Ecoutez-moi, Henriette. Je sais qu’en ce moment, même si vous n’en avez pas conscience, vous êtes confrontée à un sérieux problème : vous avez des rêves négligés qui gémissent. Cela vient du fait que vous êtes une personne âgée acariâtre et aigrie.

Alors je vous propose de venir avec moi dans mon vaisseau spatial et nous allons nous rendre sur ma planète pour que l’on puisse effectuer quelques petits réglages indispensables au niveau de votre personnalité. Cela vous sera très bénéfique.

Ensuite, je vous ramènerai ici, dans votre maison, et vous pourrez réaliser tous vos projets en un claquement de doigt. Vous allez enfin être heureuse Henriette !

– Non, je ne veux pas, ça ne m’intéresse pas.

– C’est une opportunité inouïe pour vous. Venez avec moi, Henriette, je vous en supplie ! C’est la chance de votre vie !

– Non, non, je ne vous crois pas. C’est un truc publicitaire pour m’obliger à acheter quelque chose.

– Bien. Je comprends que vous ne soyez pas encore tout à fait prête, c’est trop rapide pour vous, c’est normal. Alors, je vais descendre dans votre ville et je vais y laisser un signe très reconnaissable. Vous pourrez le voir demain et cela vous donnera la preuve absolue que j’existe dans la réalité. A très bientôt ! Je reviendrai dans une semaine ! »

Henriette se frotte les yeux puis ferme consciencieusement ses volets et sa fenêtre. Elle pousse plusieurs gros soupirs et se recouche.

Le lendemain en fin de matinée, le facteur sonne à sa grille pour lui donner son courrier :

« Alors, vous avez deux factures et une lettre des impôts. Et puis bien sûr le journal. Mais vous verrez il est très spécial. Je ne sais pas ce qui s’est passé à l’imprimerie. Les nouvelles vont être vite lues aujourd’hui. »

Henriette Michepain intriguée s’assoit et ouvre son journal. Sous ses yeux s’étale une double page imprimée. Elle s’aperçoit alors que les mots sont absolument tous les mêmes de la première à la dernière ligne. Il s’agit de deux mots : « rêves » et « négligés ».

Imperturbable, elle se lève, prend son porte-monnaie et, comme tous les jours à cette heure là, elle se rend à la boulangerie pour acheter sa baguette de pain pas trop cuite.

En y réfléchissant un peu, c’est vrai qu’elle a peut-être deux rêves dont elle ne s’est pas assez occupé. Mais qu’est ce que ça peut bien faire ? De toutes façons, il ne lui arrive jamais rien d’extraordinaire.

Être optimiste, réaliser ses rêves, croire au bonheur, tout ça ce n’est pas fait pour elle.

Sylvie Antoniw

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