Gérard

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23 / 06 / 2020
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Gérard

Il y avait qui?

Moi, Martin, la fille et un autre.

La pièce mortuaire était glaciale, ils avaient bien tenté de la rendre agréable mais les couleurs pastels des tentures affirmaient davantage la couleur cadavérique du mort. Les bouquets de fausses fleurs de chaque côté du cercueil semblaient approuver chaque mot, chaque mouvement des présences endeuillées, de peur d’être jetés aux déchets plastiques à la sortie du cimetière.

Martin était le fils de Sylvie Durand détentrice des clés des deux chambres funéraires du village.

Elle tenait la boutique Roc Eclerc, c’est elle qui se chargeait de recevoir les familles et d’organiser les enterrements. Pour rien au monde je l’aurais embrassée. Sa peau était blême, assortie à la coloration de ses cheveux, un blond-blanc d’une ambiguïté ammoniaque. Elle portait un col roulé en toutes saisons, sans doute y trouvait elle un chic acrylique. 

Martin était son fils unique ; il vivait avec sa mère à l’étage. Son père, sujet tabou que j’avais bien essayé d’évoquer en parlant du mien. Mais le silence qu’il provoquait me coupait le sifflet immédiatement. 

Martin avait chipé les clés et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à  observer Gérard dans la mort, Martin, la fille, un autre et moi.

Martin c’était mon copain depuis la maternelle, la fille, une parisienne en vacances chez sa grand-mère et l’autre c’était Michel, le petit de Sauce Tomate, prostituée de renom dans notre contrée. Le Michel, dit « la colle », était toujours dans nos pattes, parfois on le supportait, parfois on le rejetait, au gré de nos besoins. Il se conformait à nos désirs. Il semblait dénué de toute émotion, il souriait à tout, pas bêtement, mais indifférent. 

Avec Martin on battait la campagne ivres de liberté, des garnements espiègles, avides d’insouciance inconsciente.

Chaque année Zoé la parisienne passait le mois d’août chez nous. Chez nous, notre village, dont nous faisions partie comme les pierres qui le composaient, ses chemins, ses champs, sa rivière…

Et tous les ans on l’attendait fébrilement la Zoé : enfin surtout Martin, et c’était pour l’épater cette visite à la morgue. 

Gérard reposait impassible, presque souriant, ses grosses mains enchevêtrées à jamais. On le regardait avidement avec le fol espoir qu’il s’anime. 

Le petit Michel toquait contre le bois du cercueil en sautillant :

« Y’a quelqu’un là dedans? »

Nos rires frappaient les murs de stupeur, d’un son mat et livide.

Le Gérard on l’aimait bien. Un bonhomme rugueux, braconnier, grande gueule, menteur, alcoolique, un phénomène qui c’était fait une réputation d’anti conformiste, il était insaisissable.

Il fut bel homme, touche à tout, de l’or dans les mains.

Ma mère trouvait que c’était du gâchis, c’était toujours un sujet de dispute entre mon père et ma mère. Pour mon père, Gérard était un faignant point barre.

Ma mère était plus nuancée. Elle tenait compte du milieu familial catastrophique dans lequel avait élevé Gérard. De la misère au delà de la misère, de celle qui ne se raconte pas.

Les femmes étaient en général plus emphatiques que les hommes, le concernant.

Nous ce qu’on aimait chez Gérard c’est qu’il nous considérait d’égal à égal.

Il pouvait nous rudoyer comme il pouvait nous transmettre ses combines. Il ne nous prenait jamais de haut. Quand il était saoul, il était chiant, on le savait, on l’évitait.

Zoé n’avait jamais vu un mort. Sûr qu’elle était épatée la boubouche. Les boubouches c’était les parisiens, rapport aux bouchons de circulation.

Martin qui voulait absolument faire le malin tenta de lui soulever une paupière, ce fût vain. Il était habillé de vêtements qu’on ne lui connaissait pas.

J’étais désolé de sa mort, je savais déjà qu’il accompagnerait ma vie jusqu’à la fin. Sa personnalité me fascinait, c’était un être différent. Et il avait encore tant de choses encore à nous transmettre.

Je ne sais pas combien de temps on est restés là.

Son enterrement était prévu dans deux jours, c’est la municipalité qui se chargeait des funérailles des indigents.

Sa famille, c’était la population du village,

Les notables étaient ses ennemis.

Nous quittions Gérard dans sa boîte de bois blanc, un dernier coup d’œil, quand un bruit de clé nous plongea dans une frayeur de petits voyous pris les doigts dans la confiture. Nous eûmes juste le temps de nous cacher derrière une tenture poussiéreuse, Martin, la fille, Michel et moi.

Nos respirations étaient courtes, Martin protecteur avait pris la main de Zoé.

Je tentai un regard furtif, la visiteuse était la mère de Martin. Elle s’approcha de la dépouille, je vis que son corps secouait des larmes, ses mains caressaient le visage de Gérard, puis rageusement ses poings se serraient pour frapper le corps inerte. Je n’osais comprendre.

Martin était tout occupé à rassurer Zoé.

Le petit Michel commençait à s’agiter ; d’une main ferme je lui intimai de se calmer. Elle enjamba le catafalque et se coucha sur la dépouille. Je ne savais plus quoi regarder, pourtant la scène me fascinait. Je n’osais penser à l’impensable…

 

En y réfléchissant bien Gérard avait toujours été sympa avec Martin, il lui avait transmis ses secrets d’amorce de pêche et toutes sortes de petites combines de braconnage. Il était même jusqu’à aller à la remise des prix de l’école Ferrière, jour de la St Pierre au pâtis. Martin avait reçu le prix d’encouragement.

 

Sylvie Durand finit par s’arracher du corps de Gérard, délicatement elle remit ses vêtements en ordre, posa sur sa bouche un long baiser langoureux puis se faufila hors de la chambre.

Marie Battlo

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