« Soixante-huit « Orteil d’Or 2019

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26 / 06 / 2019
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SOIXANTE-HUIT

C’est fou ce que ça pue dans cette chambre. Je ne vais pas m’habituer. Je pourrais ouvrir un peu la fenêtre, pour laisser entrer l’air. L’air du printemps et de la liberté. Qu’elle drôle d’idée. Comme si je n’en avais pas eu assez de liberté. Jusqu’à présent je n’ai fait que ce qui me plaisait. Je vais essayer de me lever pour ouvrir cette fenêtre, je parie qu’elle est verrouillée. C’est un établissement privé ici, ils doivent prendre des précautions. Je suis trop fatiguée, saloperie de traitement. Je me tasse dans le lit dans une douce léthargie et les souvenirs remontent. Les cris, les slogans, les chants révolutionnaires, c’était l’hystérie. Nous étions comme des folles. Une nouvelle société allait se présenter à nous, la bonne blague. On avait l’impression d’avoir gagné sur le coup, nous étions toutes ragaillardies après ces longs mois d’occupation de l’usine. On s’était serré la ceinture mais cela valait le coup. Le tribunal avait statué sur la reprise par une coopérative ouvrière. La production était repartie, nous avions récupéré presque toutes nos postes. Les bouffées de chaleur me reprennent. J’ai mal un peu partout, je vais sonner pour réclamer un Tramadol. Ils m’ont prévenue pour les douleurs. Je passe la main sur ma tête et je redécouvre mon crâne chauve, j’avais oublié que j’avais préféré tout raser d’emblée.

Au début c’était l’euphorie. Et puis il a bien fallu solliciter les gestionnaires parce qu’on savait faire avec les machines à commande numérique mais les achats et les ventes c’était autre chose. Comme je savais parler mieux que les autres et que je présentais bien, j’ai été désignée pour faire l’intermédiaire avec William le directeur du marketing sur lequel on avait tant vomi. Dès que je suis entrée dans son bureau, j’ai tout de suite compris. Il s’est mis à lorgner mes seins sous ma blouse sans répondre à mes questions. Il faut croire que je lui plaisais déjà, dans ma tenue de travail maculée de taches de graisse, les pieds dans les bottes de sécurité, le visage en sueur et les cheveux en désordre que je venais de détacher. Le voyant tout émoustillé, je me suis détendue. Ce gros poisson-là j’allais le ferrer, et ensuite je le mènerai par le bout du nez.

L’infirmier vient de passer. Non vous ne pouvez pas ouvrir la fenêtre à cause de la climatisation vous comprenez, mais si vous avez trop chaud on peut augmenter la ventilation. Ou vous pourriez prendre un bain ? Il est très jeune mais très professionnel, normal dans un tel luxe. J’ai l’impression qu’il a un peu pitié de moi. Il m’explique calmement le programme comme s’il s’agissait d’un tour opérator. On finit la chimio à la fin de la semaine. La chirurgie dans quinze jours puis la radiothérapie dans la foulée, il ne faut pas perdre de temps. Il a un gentil sourire. Je lui rends son sourire pour le rassurer, non je ne vais pas si mal que ça.

Je replonge dans ma nostalgie. William était très conciliant, les copines m’ont félicité pour mon action. La lutte continue, tu dois lui en faire baver, on te connaît, tu as raison. En fait à la fin de notre troisième entretien, il a commencé à me proposer d’aller boire un verre dans un droit sympa qu’il connaissait. Pour se détendre un peu a-t-il ajouté en clignant de l’œil. C’était très agréable je n’avais jamais fréquenté ce genre de bar, bien au-dessus de mes moyens. Trio de jazz cool en sourdine, lumières basses, fauteuils en velours. Je savais bien où il voulait en venir, mais après tout j’avais envie de profiter un peu après toute cette période où nous nous étions battues comme des chiennes. J’avais pris un alcool un peu fort, un truc qui contenait du rhum et des feuilles de menthe. Je m’étais mise dans un jean moulant avec un haut assez décolleté, je peux vous dire que j’ai fait sensation en arrivant, les conversations se sont calmées, il avait l’air fier le directeur en me guidant vers une table. Au bout du deuxième verre, je commençais à parler et à rire un peu trop fort pour la bienséance du lieu, mais lui me regardait tendrement. Il riait aussi, on était bien. La fois suivante, ça s’est terminé chez lui et je suis repartie à l’usine le lendemain matin un peu à la bourre. Il était tout le contraire de ce qu’il était au travail, doux, gai et attentionné. Peut-être tout simplement amoureux.

Maintenant voilà l’oncologue qui pointe son nez, peut-être a-t-il été alerté par le jeune infirmier. Non je ne suis pas sûre d’accepter tout ce que vous me proposez. Je suis allée voir les statistiques, je n’ai pas beaucoup de chances de m’en tirer à cinq ans, alors autant profiter de ce qu’il me reste à vivre sans souffrir et sans mutilation. Il ne sait plus quoi dire. Il connaît ma réputation, je ne me laisse pas faire.

Finalement la coopérative a fait faillite. Ma liaison avec William s’est ébruitée et on a commencé à me battre un peu froid à l’atelier. J’avais collaboré c’est sûr. J’ai été dans la première charrette du repreneur et personne n’a cherché à me défendre. Mais j’avais fait parler de moi, les radios et les télé m’avaient beaucoup sollicitée, j’aimais ça, j’avais toujours réponse à tout, je ne lâchais jamais rien. Je suis rentrée à la centrale du syndicat et rapidement j’ai écrit les discours du secrétaire général. C’était une période très prenante, William et moi nous nous sommes éloignés petit à petit. Il a été muté. Et puis il y a eu l’interruption de grossesse sans que je lui demande son avis. Ce n’était pas le moment voilà tout, mais il n’a pas apprécié.

On cogne doucement à la porte, je réponds avec un gémissement sans me retourner. Un bras m’entoure, j’ai compris, je reconnais son odeur mais je fais semblant de rien. Mon cœur bat fort. Il me parle doucement, longtemps, il n’aime que moi, il cherche les arguments pour me convaincre. Qu’est devenue sa petite révolutionnaire ? Tout à coup il va ouvrir la porte de la chambre et me montre le numéro affiché, triomphant. Soixante huit ! C’est pas un bon signe ? Je ris et je pleure.

26 juin 2019 – Orteil d’Or 2019 – Didier Laurens

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