Orteil d’Or 2019

post details top
06 / 06 / 2019
post details top

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette année, le thème était le suivant :

 

« Elles rangèrent leurs tenues de manifestantes, plièrent les banderoles, elles avaient gagné … une nouvelle société allait se mettre en place … » 

 

La nouvelle ne devait pas comporter plus de 6000 signes

 

 

PALMARÈS du Concours de nouvelles 2019

L’Orteil d’Or 2019 a été attribué à la nouvelle « Soixante-huit » de Didier Laurens.

Le prix spécial du jury est allé à « Libre pensée«  de Fabienne Dubues 

le prix des lecteurs a récompensé « Règlement de comptes » de Philippe George.

 

Voici les nouvelles qui ont concouru :

 

 


 

Bernadette ( Marie Batllo)

Bernadette

Bernadette est morte un vendredi soir. La morgue de l’ehpad ne conservant pas les corps au delà de 48 h, elle fut expédiée à la chambre mortuaire de la ville voisine équipée de deux tiroirs réfrigérés et d’une salle d’exposition aux tentures violines. Les fausses fleurs avaient fini par se couvrir d’une fine pellicule de poussière qui leur donnait presque un air naturel. En revanche l’odeur s’apparentait à la partie congélation d’un réfrigérateur combiné de la première génération.
Elle avait bien stipulé qu’elle désirait une conservation hors pairs, telle Blanche Neige dans son cercueil de verre, dans le milieu chiropratique on appelle ça  » la pretty totale » à ne pas confondre avec la totale ou l’hystérectomie, ablation des organes génitaux féminins qui entraîne l’absence définitive de possibilité de fécondité et des symptômes forts désagréables pour qui la subit. La ménopause a les mêmes effets que la totale mais elle est naturelle et moins traumatisante. Bernadette a plutôt bien vécu ce passage, débarrassée de ses règles, de ses leucorrhées et du risque de tomber enceinte, on dit tomber enceinte. Elle avait profité de cette aubaine pour s’envoyer en l’air sans vergogne jusqu’à la décrépitude générale et c’est peu dire. Elle avait tout assouvi. Bébé et toute petite fille elle était princesse,  un peu plus tard parfois garçon manqué, on dit garçon manqué, adolescente belle et rebelle parfois salope, on dit parfois salope, jeune adulte amante d’un cinquantenaire, on dit vénale, pute, puis un jour mère, on dit bonne mère ou mauvaise mère.

Mourir un vendredi soir, c’était l’abandon assuré jusqu’au lundi. Un sacré défi à relever pour l’entreprise des pompes funèbres. Bernadette n’était plus une jeunesse depuis longtemps et son corps s’était abîmé en luttes sociales et intestines.

Quand Gérard la découvrit sous la bâche noire il eut un haut-le-cœur, la disgrâce de la mort s’était particulièrement acharnée. Une mèche de cheveux s’était prise dans la fermeture éclaire du linceul, que Gérard eut un mal de chien à décoincer et en tirant un peu fort, la tête se décrocha du tronc.

« Voilà un début de semaine prometteur » se dit-il , ou plutôt « putain, ça commence bien »! , lorsqu’un cri sortit des cordes vocales mises à nu.

Il prit peur, se réfugia derrière le paravents qui n’avait aucune utilité dans cet endroit.

Il assista à une scène démoniaque.

Sur la table réfrigérée, le haut du corps de Bernadette s’agitait sans retenue. Son le visage restait inerte, les yeux mi clos vitreux, la bouche entrouverte.

Les plaintes pleuvaient des larmes englouties.

Gérard tenta une sortie mais la porte s’immobilisa figée, glacée. La scène se reflétait dans les ferrures étincelantes ce qui lui donnait une vraisemblance indiscutable. Un vertige s’empara de Gérard, un nombre incalculable de douleurs s’immisça dans ses os jusqu’à essorer la moelle de sa substance visqueuse. Plus il souffrait, plus Bernadette s’apaisait.

La douleur était à son paroxysme quand, comme aimantée, la tête de Bernadette reprit sa place sur le tronc. L’éclairage du néon balayait un sourire amorcé du côté droit pour se répandre du côté gauche, le visage tout entier exprimait l’allégresse.

Gérard à terre reprenait peu à peu ses esprits, quelques secousses agitaient encore ses membres disloqués.

Il en avait vu pourtant des cas mais qui pourrait croire ce qu’il venait de vivre ?

Quand il réussit à se relever il s’approcha de la table.

Quel cauchemar ! Ou plutôt, « putain de bordel de merde! »

Et dire qu’il n’aurait pas dû être là. Il s’était proposé pour remplacer Didier, en garde à vue pour coups et blessures sur sa femme. Il n’était pas méchant le Didier, il était incontrôlable quand il se sentait en infériorité, tout particulièrement avec les filles. Pourtant il n’avait pas son pareil pour le maquillage mortuaire. Sous sa patte de brute s’opéraient des petits miracles. Mortes, il en faisait des poupées comme il les aimait. Enfant il avait été élevé dans l’arrière-salon d’esthétique de sa mère. Elle laissait la porte de la cuisine entrebâillée afin de le surveiller. Jusqu’à sa période pré-pubère, il en avait vu des filles. Il avait vu aussi leurs atouts sous tous les angles, il était fasciné et dégoûté. Parfois une cliente l’apercevait:

« Dis donc, petit voyou, tu es aux premières loges »

Il entendait aussi des bribes de conversation pas toujours adaptées pour à un enfant. Il en percevait l’ironie, la violence, les peurs, la saleté… Il avait ses préférences : madame Rose l’épilation intégrale, Brigitte Yeux de biche et Michelle Bouche en cœur. Il était souvent livré à lui-même dans un univers poudré, huilé de jojoba, parfumé de fleur de jasmin, saturé d’ondes fallacieuses, il était invisible.

Gérard regardait Bernadette, on aurait dit que Didier était passé par là tant elle rayonnait ! en tout cas son vœu était exaucé, il ne manquait plus que le prince charmant.

Et pourquoi pas lui ? Gérard, contrairement à Didier, était doux, prévenant. Il n’avait jamais pu le prouver, les femmes l’ignoraient. Il approcha son visage du visage de Bernadette, il posa ses lèvres sur ses lèvres et il osa plus encore, il osa jusqu’à l’irréparable. Bernadette semblait approuver… Tout du moins, soumise. Soumise ? Non, habituée…

Bernadette avait quitté cette terre, elle flottait libérée au delà de son enveloppe corporelle avilie de tritures dessalées, au delà de l’au-delà, à la lisière du pays d’entre les morts et de l’oubli. Elle avait rejoint une flopée de femmes toutes aussi légères, alors en prêtresse inconsciente de son nouveau statut nébuleux, elle battit le rassemblement et ce fut l’euphorie. Rien n’avait été plus exaltant que la rencontre de toutes ces femmes, des femmes de tous les temps de toutes les nationalités. L’atmosphère joyeuse dura un temps indéfinissable, le besoin de durer, d’effacer. Le rêve pouvait se réaliser, la lutte n’aura pas été vaine. Il fallait pour ça poser les armes au moins symboliquement. 

Elles rangèrent leurs tenues de manifestantes plièrent leurs banderoles, elles avaient gagné, une nouvelle société allait se mettre en place.

Des petits groupes s’étaient rassemblés, des petits groupes d’exactement 72 femmes, 72 femmes au yeux bordés de khôl noir, 72 femmes promises, vierges et déflorées tour à tour dans l’éternité.

 


 

La cérémonie ( Alain Créac’h)

La cérémonie

  • Garde à vous !

  • Rompez ! Tout est prête caporale ?

  • Cheffe ! Tout est prête cheffe !

Le regard de « La Bôve », c’est ainsi que les anciennes recrues surnomment leur adjudante-cheffe, scanne la compagnie – quarante degrés d’amplitude verticale, cent quatre vingt d’horizontale, balaie de droite à gauche, de gauche à droite, revient… se fige.

  • Foutez d’moi caporale ? C’est quoi le minet là-bas… Y f’sait quoi le biquet à queue d’cheval… y dormait en s’faisant une beauté ? Un pas en avant !

  • Cheffe ! Deuxième classe Proserpine cheffe, matricule 666 543210 Cheffe ! A vos ordres Cheffe !

L’adjudante-cheffe s’approche de sa cible, se penche ; un regard noir, expressif comme une sentence, assiège le visage exsangue de la jeune femme, l’observe un long instant… descend le long du corps : col, poitrine, vareuse… Le regard est fixe maintenant verrouillé sur un rabat mal boutonné : poche de poitrine gauche ! De l’extrémité de son bâton de commandement, la Bôve le soulève : un morceau de papier affleure.

Dans la cour d’honneure de l’Assemblée des Conseilles, la première compagnie des « Marines » dispose ses six pelotones, dans une parfaite symétrie, de part et d’autre d’une haute mâture dressée devant la façade pour célébrer l’Avènement de la Novée. Cette Matrie-république fut proclamée voici juste vingt années. C’est entre ces mâts que l’on va déployer puis hisser, la bannière originelle de la révolution : vingt coudées de toile rose brodées de mille et une épines noires. La salle des Conseilles, exceptionnellement ouverte, offrira à la population, une visite des statues de cire des pionnières de la Matrie. On admirera leurs tenues, les notes manuscrites de leurs exigences et les banderoles originelles.

  • Y veut saboter la cérémonie le minouquet ?

  • Cheffe, non cheffe !

  • Plus fort !

  • Cheffe, Non Cheffe !

  • Vingt pompes ! Et vingt putains d’pompes ; pas des pompettes ! Et pas un grain de poussière sur la tenue ! Boutonnez moi ça !

  • Cheffe, Oui Cheffe !

  • Au rapport ! De suite !

  • Cheffe, à vos Ordres Cheffe !

La compagnie se doit à la perfection en chacune des séquences. Tout d’abord, la sonnerie d’ouverture : trompes, trompettes et caisses claires, puis, enchaînant immédiatement, la chorale des vierges combattantes. Sonnerie et timbales, précéderont la présentation des armes tandis que, dans la vibration émouvante des trompes et la scansion des timbales, s’élèvera la Bannière…

– Entrez !

  • Cheffe ! Deuxième classe Proserpine Cheffe, matricule 666 543210 Cheffe ! A vos ordres Cheffe !

  • Repos ! Donnez-moi cette feuille papier qui est dans votre poche… Immédiatement !

  • Cheffe, c’est que c’est personnelle Cheffe… sauf votre respect Cheffe !

La Bôve fronce les sourcils, son regard noircit…

  • Cheffe ! La voila, Cheffe !

L’adjudante-cheffe prend la lettre sans quitter la matricule 666 543210 des yeux, la déplie, lit… « J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour, j’attendrai, car l’oiseau qui s’enfuit vient chercher l’oubli, dans son nid, Le temps passe et court, en battant tristement, dans mon cœur si lourd, et pourtant j’attendrai ton retour… » ? Si je comprends bien, il s’agit là de propos révisionnistes…

  • Cheffe ! ce n’est qu’une poésie, Cheffe !

  • Avec des concepts défaitistes… graves ! Et révisionnistes… Grave… très grave ! Vous vous croyez où ? Hein ?

  • Cheffe chez les Marines Cheffe !

  • Et c’est pour écrire des… poésies que vous vous êtes engagée dans les Marines ?

  • Cheffe, non Cheffe, c’est pas moi qui l’ai écrit, Cheffe !

  • Pas l’savoir ! Que ce soit vous ou pas j’men fiche… ce sont des paroles inadmissibles au sein d’une troupe d’élite. On a des putains d’paires de mam’s, ici, ou on en a pas ! Vous en avez matricule 666 543210 ?

  • Cheffe, j’ai une putain d’paire de mam’s, Cheffe !

  • Alors montrez la, bordel,  et arrêter les conneries… rejoignez vos rangs !

  • Cheffe, oui Cheffe, à vos ordres Cheffe !

Les six pelotones de la compagnie sont en place.

Faisant face à la haute structure édifiée dans l’axe des « Douze Vainqueresses » surplombant les colonnes de la façade, deux militaires en grande uniforme rose, sur lesquelles trois épines noires brodées exposent leur grade, se font face : Elles auront la sublime honneure de présenter puis de hisser la Bannière. L’adjudante-cheffe, dite la Bôve, se tient face à elles ; puis, faisant faces aux invitées, les Majeures responsables de la cérémonie. Ce sont elles qui donneront le départ. A gauche les musiciennes et les choristes, à droite, les « Conseilles » présidées par celle qui voici vingt années, avait porté les manifestations qui menèrent enfin à la révolution : Philippine Léon, également rédactrice de la constitution qui détermina « l’exclusion des sapiens mâles de toutes décisions ayant quelque incidence quant à la politique, qu’elle soit industrielle, militaire ou sociale… ». Ainsi, la société ne sera plus la même…

– Présentez… Armes !

C’est la première fois depuis la proclamation de la Novée, que les armes sont de retour : nécessité contextuelle…

Les invitées franchissent les grilles, prennent place. Un ordre. La musique démarre, éclatante, puis s’adoucit, la chorale enchaîne, les paroles renouvelées de la Marseillaise sonnent claire, comme articulées d’une seule voix : « Allons jeunes filles de la matrie-i-e, les heures glorieuses sont arrivées, contre nous de leur tyrannie- e, la bannière sans gland est levée, (bis)… ».

Alors surgie d’on ne sais où, une horde d’hommes ébouriffés, juste vêtus d’une ceinture de grelots, gigotant comme des diables, bousculent les gardes, franchissent les grilles, sautent, crient et dansent entre les Marines totalement désemparées, la Bôve trépigne, la musique s’encanarde… Prosperine ouvre grand les yeux. Un homme qu’elle croit reconnaître, la prend par la taille l’entraîne dans sa danse en chantant : « J’attendrai – Le jour et la nuit, j’attendrai toujours – Ton retour – J’attendrai – Car l’oiseau qui s’enfuit vient chercher l’oubli – Dans son nid – Le temps passe et court – En battant tristement – Dans mon cœur si lourd – Et pourtant j’attendrai – Ton retour… ».


 

Libre pensée ( Fabienne Dubues)

Libre pensée

Une perforeuse déboucha sur la droite du souterrain où les dorylus révoltées suffoquaient sous les émanations d’acide. Heureusement, c’était une ligue contre le polyétisme de caste et cela permit au petit groupe de dégager pour respirer dans le couloir 911. Petit à petit, les insurgées convergeaient et cernaient la spermathèque. Bientôt la soldatesque déposa les armes, affolée par l’idée d’une destruction vengeresse du précieux trésor. Les dorylus rangèrent leurs tenues de manifestantes pour la plupart en fraké ou limba, plièrent ce qui restait des banderoles. Elles avaient gagné après des semaines doryliennes de lutte intense. Une nouvelle société allait se mettre en place. Gaméga regarda Scopa et elles ne purent s’empêcher de remuer joyeusement du pédicelle. En ce jour plein de solennité, après la mort de plusieurs amies, après les blessures qui zébraient leurs corps solides, elles lâchaient la pression de cette manière pour fêter la victoire ! Les tours de garde s’organisèrent vite et de façon à reposer une partie des plus valeureuses. Gaméga et Scopa se trouvaient libérées de toute fonction. Elles en profitèrent pour sortir des couloirs qui résonnaient encore du fracas des armes et descendirent laborieusement le dôme du Noroît. En bas, en riant, elles échouèrent au pied d’un tronc bleu entouré de végétaux pionniers vert anis. Des mémapodes s’enfuirent en grognant du tapis mousseux lorsqu’elles s’écroulèrent dessus ce qui déclencha un fou rire aux deux dorylus.

Les deux astres étaient en pleine aube laissant l’éther baigner dans des couleurs crocines. C’était un spectacle fabuleux après l’enfer des derniers jours. La soldatesque avait été impitoyable et elles eurent une pensée pour toutes les copines qui étaient tombées dans les tranchées et les assauts. C’est les yeux humides qu’elles se regardèrent intensément, puis leurs têtes fléchirent et, naturellement, leurs bouches se joignirent. La liberté totale était acquise, plus rien n’importait que cet instant. Leurs nombreux membres explorèrent le corps de l’autre jusqu’aux glandes métapleurales et elles se laissèrent aller au plaisir que seule les vivantes libérées peuvent atteindre. Après de longs échanges sensuels, elles s’allongèrent sur leur dos ambré, contemplant les rayons de lumière qui inondaient désormais la sylve.

Au bout d’un moment de soupirs jubilatoires, Scopa proposa : « Gaméga allons observer les krapoks ! ». « Superbe idée ! » répondit sa compagne. Et elles partirent pour un long chemin. Elles suivirent le sentier un bon moment puis bifurquèrent dans la jungle d’angiospermes, enjambèrent des amoncellements de sylvettes, franchirent des monts et des vaux, elles croisèrent même des stylommatophores s’accouplant dans un taillis et pouffèrent. Enfin elles parvinrent au ravin bordé de petites consyres, elles se tapirent et épièrent.

Ils étaient là comme à chaque fois, le mythe, par lequel l’utopie de leur enfance était devenue une réalité. Le krapok coupait de la sylvette devant l’équivalent de leur dôme et respirait la gentillesse. La krapoka préparait une galette à la malus, à l’intérieur. On pouvait l’apercevoir par un corridor, heureuse. Une krapokette courait dans les angiospermes, tombait puis se relevait en souriant. Une autre krapokette et une krapoado caressaient un être cynologique devant un drôle de dôme. La krapoado était aveugle mais son visage d’ailuropoda rayonnait de bonheur. Et toujours revenait cette étrange musique qui commençait par mi, sol, la, si. C’est ainsi que Scopa et Gaméga les avaient éternellement connus. Ils étaient géants, plus grands que quinze H.L.M. (Habitation Locale Myrmécéenne). Ils avaient conquis leur indépendance depuis longtemps et à leur tête, ils avaient élu, au suffrage universel, un président dans une république.

Désormais, les fourmis dorylus du Noroît n’auraient plus une reine mais organiseraient une élection présidentielle comme leurs modèles krapoks. Scopa et Gaméga se mêlèrent les antennes et versèrent une larme en s’effondrant pattes dessus, pattes dessous.

Un violent coup de torchon les firent voler démantibulées quelques mètres plus loin et Amadhi Aram Mempo maugréa en wolof : « Saloperie de bestioles, on ne peut pas regarder la petite maison dans la prairie tranquillement ! ».


Sur un air de samba (Claudine Créac’h)

Sur un air de samba

25 juin 2033. 20 h 30 ! Elles ont gagné !

Quelle journée magnifique ! Pas un nuage, soleil, douceur printanière, tourbillon coloré des banderoles agitées par une brise légère, plaisir d’être ensemble, musique.

Carole a invité ses amies, escortées ou non de leurs compagnons. On s’installe au jardin. Il fait encore chaud, le ciel se colore de mauve. Carole pose sur la table les bouteilles conservées au frais depuis le matin. Champagne ! Martial revient de la cuisine avec un assortiment de crudités à dévorer des yeux et à croquer des dents. C’est une de ces fresques gourmandes dont il a le secret, un tableau rouge, jaune, vert, composé de tomates, poivrons, crevettes, roquette et parmesan…

«  On dirait du Kandinsky, dit Martine. Et ce plat bleu ? Je ne l’avais jamais vu. Mazette, il est superbe. Porcelaine ?

– Oui. Porcelaine ! Je viens de le chiner Au grenier de Lisette, rue Simone de Beauvoir », dit Martial. 

C’est Martial qui s’occupe de ce genre de choses. Carole n’en a ni le temps, ni le goût. Martial a toujours adoré fouiner et discuter les prix.

« Une vraie marchande de tapis », dit Carole en riant.

La décoration de la maison ? Martial ! Canapés de cuir blanc cassé, coussins japonais, tableaux accrochés aux cimaises contre les murs clairs, tapis, bibelots ? Martial ! Et ce jardin, sublime, avec toutes ces roses aux couleurs et aux noms extravagants, Crasy Fashnion, Lili Marlène, Abracadabra, Betty Boop, Léonard de Vinci. Blanches, jaunes, rouges, orangées, chamarrées, diaprées, aux cœurs énormes ou minuscules… ? Martial ! On loue son raffinement, son élégance. Carole rit franchement :

« C’est sûr. Si Martial n’était pas là, le jardin serait un terrain de foot, je traînerais en savates et le canapé serait recouvert d’une serpillière ! Quant aux enfants…. Attention au bouchon, ça va péter ! »

Muriel, la grande gueule, la forte tête, frappe contre son verre avec la pointe d’un couteau ; joli tintement du cristal dans la pénombre qui s’installe. Elle se lève,

« Nous avons réussi. Mais attention, les filles, restons vigilantes. Même si nos banderoles sont pliées, même si nous mettons au placard nos tenues de combat, on ne jette rien ! On range ! Un autre jour, tout peut recommencer. »

Applaudissements. Muriel poursuit :

« La bataille est gagnée. Mais la guerre ? Vous le savez, nos amies, nos camarades, sont nombreuses encore à vivre sous le joug des conventions imposées lors de la dernière décennie ! Mais ne perdons pas courage, un jour viendra où les femmes et les hommes vivront dans une totale complémentarité. »

Bravo ! Bravo !

«  Je n’ai pas terminé. Il faut maintenant lutter pour que tous les hommes, je dis bien tous, soient entendus, qu’ils puissent se réunir comme nous. Et surtout, il faut se battre, pour que les pères obtiennent les mêmes droits que les mères ! »

Bravo ! Bravo !

« Paul, toi qui parles bien et qui soutiens notre mouvement depuis le début, peux-tu nous donner ton point de vue ? Celui d’un homme concerné ? »

Le grand Paul déplie son mètre quatre-vingt douze, parcourt du regard l’auditoire. Sourit.

« Le féminisme exacerbé, vous le savez, a divisé les hommes et les femmes et cette opposition a détruit l’harmonie de leur union, a créé la haine entre les deux sexes qui, ne l’oublions pas, sont faits pour s’aimer, vivre et travailler ensemble, dans la sphère familiale ou dans l’entreprise. J’en suis persuadé, et vous aussi, puisque vous êtes, toutes et tous, mobilisés depuis tant de mois : ce qui fait la société, c’est l’union de l’homme et de la femme dans les rôles qui correspondent à leur nature ! On a tout à gagner ! C’en est fini de cette décennie d’oppression, de la multiplication des slogans haineux et vulgaires, où la virilité était associée aux violences sexuelles, comme si chaque homme avait en lui un potentiel d’agressivité envers les femmes….

Bravo ! Bravo !

Justin lève son verre :

«  Moi je voudrais qu’on se souvienne des femmes toxiques ! Mais oui. Toxiques ! Si, je vous racontais des histoires d’hommes battus ! Certains sont morts sous les coups ! Mais si ! J’en ai reçu plusieurs aux urgences de l’hosto. »

Une toute jeune femme, la dernière arrivée dans le groupe, se lève à son tour,

« Moi, j’ai lu plein de trucs sur l’emprise psychologique et la culpabilisation des hommes. Je dois faire un mémoire sur le sujet. C’est vrai Justin ?»

« C’est vrai, Jeanne ! Tiens, moi, j’avais un ami, Michel, voyons, c’était… en 2021. Son coude a frappé la bouche de son épouse, alors qu’il tentait de se protéger contre les coups qu’elle lui assénait. Comme une goutte de sang a perlé sur sa lèvre, vous savez ce qu’elle lui a dit ? « Merci, mon chéri tu me rends un grand service ». Elle a filé au commissariat pour déposer une main courante. Et après, elle s’est vantée d’avoir fait semblant de pleurnicher devant l’officier de police ! »

Carole, frappe son verre,

« Bien parlé, Paul. Vive l’égalité revenue ! Dis Martial, tu te souviens où j’ai fichu les banderoles avec les slogans de ces années-là ?

– C’est moi qui les ai rangées. Elles sont au grenier. Pourquoi, tu me demandes ça ?

– C’était quoi le slogan à la mode ? Tu te souviens ?

– Tu parles si je m’en souviens ! « BALANCE TON PORC ! ». C’était écrit en noir sur blanc et nous, les hommes, baissions la tête. On se sentait tous coupables.

Carole pose sa main sur celle de son mari,

– Et vous l’étiez. En tant que femmes, en ce temps là, nous nous sentions, à tort ou à raison, écrasées sous le poids de l’oppression patriarcale et conjugale. J’ai manifesté moi aussi. Dieu merci la hache de guerre est enterrée. Buvons à l’amour et à la solidarité. »

Bravo ! Bravo !

– En tous les cas, moi, je préfère le défilé d’aujourd’hui, plein de chants, de musique, de rires. Toutes ces femmes et ces hommes se tenant par la main, sous les banderoles colorées, BALANCE TON CORPS ! BALANCE TON CORPS ! Ah oui, quelle journée ! Quel plaisir de danser ensemble sous le soleil de juin. Vivement l’année prochaine qu’on recommence ! A la vôtre, les amis ! »

 


 

Soixante-huit (Didier Laurens)

SOIXANTE-HUIT

C’est fou ce que ça pue dans cette chambre. Je ne vais pas m’habituer. Je pourrais ouvrir un peu la fenêtre, pour laisser entrer l’air. L’air du printemps et de la liberté. Quelle drôle d’idée. Comme si je n’en avais pas eu assez de liberté. Jusqu’à présent je n’ai fait que ce qui me plaisait. Je vais essayer de me lever pour ouvrir cette fenêtre, je parie qu’elle est verrouillée. C’est un établissement privé ici, ils doivent prendre des précautions. Je suis trop fatiguée, saloperie de traitement. Je me tasse dans le lit dans une douce léthargie et les souvenirs remontent. Les cris, les slogans, les chants révolutionnaires, c’était l’hystérie. Nous étions comme des folles. Une nouvelle société allait se présenter à nous, la bonne blague. On avait l’impression d’avoir gagné sur le coup, nous étions toutes ragaillardies après ces longs mois d’occupation de l’usine. On s’était serré la ceinture mais cela valait le coup. Le tribunal avait statué sur la reprise par une coopérative ouvrière. La production était repartie, nous avions récupéré presque toutes nos postes. Les bouffées de chaleur me reprennent. J’ai mal un peu partout, je vais sonner pour réclamer un Tramadol. Ils m’ont prévenue pour les douleurs. Je passe la main sur ma tête et je redécouvre mon crâne chauve, j’avais oublié que j’avais préféré tout raser d’emblée. Au début c’était l’euphorie. Et puis il a bien fallu solliciter les gestionnaires parce qu’on savait faire avec les machines à commande numérique mais les achats et les ventes c’était autre chose. Comme je savais parler mieux que les autres et que je présentais bien, j’ai été désignée pour faire l’intermédiaire avec William le directeur du marketing sur lequel on avait tant vomi. Dès que je suis entrée dans son bureau, j’ai tout de suite compris. Il s’est mis à lorgner mes seins sous ma blouse sans répondre à mes questions. Il faut croire que je lui plaisais déjà, dans ma tenue de travail maculée de taches de graisse, les pieds dans les bottes de sécurité, le visage en sueur et les cheveux en désordre que je venais de détacher. Le voyant tout émoustillé, je me suis détendue. Ce gros poisson-là j’allais le ferrer, et ensuite je le mènerai par le bout du nez.

L’infirmier vient de passer. Non vous ne pouvez pas ouvrir la fenêtre à cause de la climatisation vous comprenez, mais si vous avez trop chaud on peut augmenter la ventilation. Ou vous pourriez prendre un bain ? Il est très jeune mais très professionnel, normal dans un tel luxe. J’ai l’impression qu’il a un peu pitié de moi. Il m’explique calmement le programme comme s’il s’agissait d’un tour opérator. On finit la chimio à la fin de la semaine. La chirurgie dans quinze jours puis la radiothérapie dans la foulée, il ne faut pas perdre de temps. Il a un gentil sourire. Je lui rends son sourire pour le rassurer, non je ne vais pas si mal que ça.

Je replonge dans ma nostalgie. William était très conciliant, les copines m’ont félicité pour mon action. La lutte continue, tu dois lui en faire baver, on te connaît, tu as raison. En fait à la fin de notre troisième entretien, il a commencé à me proposer d’aller boire un verre dans un droit sympa qu’il connaissait. Pour se détendre un peu a-t-il ajouté en clignant de l’œil. C’était très agréable je n’avais jamais fréquenté ce genre de bar, bien au-dessus de mes moyens. Trio de jazz cool en sourdine, lumières basses, fauteuils en velours. Je savais bien où il voulait en venir, mais après tout j’avais envie de profiter un peu après toute cette période où nous nous étions battues comme des chiennes. J’avais pris un alcool un peu fort, un truc qui contenait du rhum et des feuilles de menthe. Je m’étais mise dans un jean moulant avec un haut assez décolleté, je peux vous dire que j’ai fait sensation en arrivant, les conversations se sont calmées, il avait l’air fier le directeur en me guidant vers une table. Au bout du deuxième verre, je commençais à parler et à rire un peu trop fort pour la bienséance du lieu, mais lui me regardait tendrement. Il riait aussi, on était bien. La fois suivante, ça s’est terminé chez lui et je suis repartie à l’usine le lendemain matin un peu à la bourre. Il était tout le contraire de ce qu’il était au travail, doux, gai et attentionné. Peut-être tout simplement amoureux.

Maintenant voilà l’oncologue qui pointe son nez, peut-être a-t-il été alerté par le jeune infirmier. Non je ne suis pas sûre d’accepter tout ce que vous me proposez. Je suis allée voir les statistiques, je n’ai pas beaucoup de chances de m’en tirer à cinq ans, alors autant profiter de ce qu’il me reste à vivre sans souffrir et sans mutilation. Il ne sait plus quoi dire. Il connaît ma réputation, je ne me laisse pas faire.

Finalement la coopérative a fait faillite. Ma liaison avec William s’est ébruitée et on a commencé à me battre un peu froid à l’atelier. J’avais collaboré c’est sûr. J’ai été dans la première charrette du repreneur et personne n’a cherché à me défendre. Mais j’avais fait parler de moi, les radios et les télé m’avaient beaucoup sollicitée, j’aimais ça, j’avais toujours réponse à tout, je ne lâchais jamais rien. Je suis rentrée à la centrale du syndicat et rapidement j’ai écrit les discours du secrétaire général. C’était une période très prenante, William et moi nous nous sommes éloignés petit à petit. Il a été muté. Et puis il y a eu l’interruption de grossesse sans que je lui demande son avis. Ce n’était pas le moment voilà tout, mais il n’a pas apprécié.

On cogne doucement à la porte, je réponds avec un gémissement sans me retourner. Un bras m’entoure, j’ai compris, je reconnais son odeur mais je fais semblant de rien. Mon cœur bat fort. Il me parle doucement, longtemps, il n’aime que moi, il cherche les arguments pour me convaincre. Qu’est devenue sa petite révolutionnaire ? Tout à coup il va ouvrir la porte de la chambre et me montre le numéro affiché, triomphant. Soixante huit ! C’est pas un bon signe ? Je ris et je pleure.


Théorie blasée d’un complot improbable ( Muriel Koch)

Théorie blasée d’un complot improbable

C’est la dernière Miss France qui avait lancé l’idée. Pendant les trois minutes autorisées qui permettait d’évaluer la complexité de son cerveau, une fois effectuées les deux heures quarante-cinq minutes de vérification de son absence de cernes, de cellulite et de vergetures .

Une idée restée collée dans le cerveau d’un spin-doctor trentenaire à la manière du joint moribond pendu au coin de ses lèvres. Il était en position de nuit, affalé devant sa télé, dans les bras de sa maîtresse déjà endormie ou éventuellement en overdose.

Le «  je suis contre la guerre !» traditionnel avait été suivi d’un non moins vibrant « il devrait y avoir une loi mondiale contre ça !!! », et le communiquant dont tout le monde parlait dans les antichambres ministérielles et les soirées prisées des capitaines d’industries, en avait oublié la paire de seins flamboyante et la crinière bien ferme de Miss Alsace.

Depuis trois semaines, le Groupe lui avait demandé de réfléchir à un axe feelgood et non clivant pour faire élire Son candidat marionnette à la tête du pays dans quatre ans. Cet ancien avocat fiscaliste et bénévole de la Croix Rouge une semaine par an, devrait redonner espoir à la masse populaire pour qu’elle retourne enfin bosser. Ses revendications incessantes, assorties de grèves et de manifestations commençaient sérieusement à rogner les profits. D’abord il fallait une guerre, ça tout le monde était d’accord, mais il fallait aussi penser à l’après.

Une guerre ça s’organise et se programme à la décimale près : le nombre de morts, de blessés, les infrastructures détruites ou abîmées, ont été évalués dès que le mouvement de grogne populaire a dépassé le seuil des trente-deux jours. Le delta d’erreurs ne dépasserait pas les dix pour cent.

Sur les variations de l’opinion publique pendant le conflit, les chiffres étaient clairs, il n’y aurait pas de soucis, c’était devenu un classique en terme de gestion. La difficulté restait le contrôle du pays à l’issue de l’opération. C’est toujours à ce moment-là, que les meilleurs préparations de guerre accouchent de monstres : les bolcheviques en 17, le vote des femmes en 45…

Mais bien sûr !!! C’est par cette cible électorale, au combien malléable, qu’on l’aurait, le Sauveur. Le Plan était en train de prendre forme, il fallait le coucher sur papier et s’extirper rapidement des vapeurs de beuh : un rail de coke ! Heureusement, la blonde à ses côtés mannequinait, il se servit dans la poche de son sac Dior.

Ce fut cinq mois et deux jours après l’élection de Miss France, que commença cette guerre salvatrice pour l’économie française. Loin de nos terres dans une contrée chaude, de jeunes militaires Français et d’enfants autochtones aux beaux yeux noirs furent tués. Le nombre de femmes enlevées, violées et torturées restait en deçà des prévisions de nos hautes instances dirigeantes.

Un ancien journaliste de Médiapart (interdit de publication par un vote unanime de tous les parlementaires avant le début des hostilités) y avait eu accès, mais la diffusion de sa collection personnelle de pédopornographie, avait sérieusement entaché sa crédibilité journalistique.

Les couvertures de magazines, les tweets de stars révoltées, les reportages sur le vif, en boucle et garantis sans montage des chaînes infos, les publications facebook des familles et amis des victimes, bouleversèrent toutes les mères, filles, épouses et petites amies.

Ces femmes commencèrent à détester affectueusement les patriotes qui partageaient leur vie. Plus virilistes que virils lorsqu’ils commentaient les informations en se grattant nonchalamment l’entrejambe sur le canapé familial. Puis la détestation se porta un peu plus vertement sur ceux qui préféraient l’intérieur incroyablement profond de leur narine à L’Assemblée Nationale.

Puis une influenceuse, on ne sait plus laquelle, a lancé sa chaîne YouTube pour exprimer cette haine de la guerre qui « tuait des innocents quoi ! » Et on a pensé à bien ressortir la Miss France initiale de son emballage rose et on lui a demandé de préciser sa pensée au de vingt heures juste après l’annonce du nombre de morts français du jour, assortie d’une rafale de leurs photos de famille réunie lors du dernier noël avant leur départ au combat.

Le mouvement « balance ton monument aux morts » a duré 11 mois : les six derniers mois de la guerre et les cinq mois de la campagne électorale qui a imposé ce candidat qui a juré : « j’interdirai la guerre »

Au début, il n’avait fait que le chuchoter à l’oreille d’une mère éplorée enterrant son fils. C’était un ami de la famille. LCI plus réactive que BFM, avait dépêché un traducteur lisant sur les lèvres pour informer le peuple des valeurs pacifiques et novatrices de ce candidat, jusque-là si discret dans les sondages.

Ce nouveau Jean Jaurès peut enfin exprimer sa pensée dans tous les médias. Les hommes furent séduits par ces propositions de lois et flattés que l’ONU apporte à la France son soutien juridique et politique à leur élaboration.

Les françaises entendirent son chuchotement fortuit et profondément humain, si plein de promesses d’un avenir heureux. Touchées au cœur, elles ne surent plus si c’était avant ou après le manifeste des 343 veuves qu’elles avaient été convaincues de sa sincérité. Mais sa présence à la « Marche pour la peine de mort de la Mort » finit de déterminer leur bulletin de vote.

Aujourd’hui, c’est le second tour des élections présidentielles en France, et c‘est devant les caméras du monde entier qu’elles rangent leurs tenues de manifestantes, plient les banderoles, elles ont gagné … une nouvelle société se met en place …


 

Règlement de comptes (Philippe George)

Règlement de comptes…

Il était le Chef. Il avait changé de statut petit-à-petit et délicatement. Il avait découvert par touches progressives et bienfaisantes, que s’était installée en lui, peut-être en raison d’un âge et d’un physique enfin affirmés, la nécessité intransigeante de s’imposer, de régenter, de gouverner. Il se sentait à son apogée. Il était Chef. C’était pour lui une grâce, une jouissance.

Mélanie paraissait forte , mais depuis qu’elle côtoyait le Chef tous les jours, elle avait extériorisé rapidement certains symptômes physiques inhabituels, surtout un eczéma géant. Le Chef ne faisait aucune remarque. Pourtant un bandage démesuré et disproportionné enserrait sa main droite et il ne pouvait passer inaperçu. Il était comme un étendard, symbole d’un sourd combat qu’elle gagnerait. Ce jour de mars, il lui avait demandé comme souvent de le déposer à l’aéroport. Mélanie avait répondu brutalement non et elle avait retiré son bandage. Elle n’avait plus peur.

Il croyait qu’Yvonne était le maillon faible. Corvéable, proclamée femme de ménage au fil de son inexplicable fidélité , toujours silencieuse, efficace et obéissante , elle semblait une femme ignorée et transparente . Quand il la croisa dans le sombre couloir, elle tenait un seau d’une main et un balai de l’autre, ses futures armes de manifestante. Il se retourna brusquement et lui demanda de nettoyer ensuite sa voiture . Ce jour de mars Yvonne jeta son tablier et son balai dans sa figure ahurie. Elle n’avait plus peur.

Le Chef avait une préférence pour Lucie. Grande et fine , elle aurait pu en profiter, lui faire du charme . Il n’en valait pas la peine. Ce n’était pas un problème, elle n’aimait pas les hommes. Il en avait fait sa secrétaire particulière. Elle savait l’éviter avec simplicité et parfois même avec élégance . Dans son regard de fin d’orage, elle l’ignorait. C’était sa manière de le combattre pour préparer sa manifestation ultime. Elle défilait alors fièrement sous ses yeux courroucés et exorbités. Elle restait digne sans oser le défier. Ses revendications comme des paroles perdues ne servaient plus à rien. Elle le savait maintenant. Ce jour de mars, en sortant de son bureau, le Chef l’appela sèchement en lui demandant les cinq derniers rapports de comptabilité qu’il reçut aussitôt en feuilles détachées et volantes au milieu de la pièce. Elle avait tout dit, plus besoin de banderoles.

Louise était différente . Une grande natte tressée et un teint légèrement laiteux lui donnaient une allure de femme russe et elle dégageait une apparence fragile. Louise jouait de son air mystérieux pour revendiquer en douceur. Elle le manipulait habilement ayant rangée sa tenue de rebelle depuis peu de temps sachant qu’elle pouvait maintenant gagner et l’abattre sans violence et sans banderole . Elle survolait les évènements sans qu’il le sache. Un soir il lui ordonna de rester seule avec lui. Le Chef ne voulait plus d’une Louise secrète et énigmatique. Elle fit preuve de tant de fraîcheur et de spontanéité en refusant de s’exprimer qu’il en fut totalement déstabilisé. Soudain, elle eut un regard de tempête, des yeux qui le glacèrent instantanément, et la porte claqua. Il lui ordonna de revenir. Elle riait exagérément derrière la porte. C’était un jour de mars.

Marie la fluette, comme il aimait la défigurer, s ’impliquait intégralement dans son travail. Elle était jeune et légère , et pouvait paraître fragile. Savait -il que c’était là une belle illusion. Il était tombé sans difficulté dans le piège. Elle avait vite imposé son efficacité et sa détermination et c’est ainsi qu’elle était devenue indispensable dans l’entreprise. Il ne l’avait pas vu prendre une place imprévisible et prépondérante. Il essayait pourtant de lui rappeler chaque jour que c’était lui le Chef et qu’elle lui devait tout. Elle craignait ses réactions démesurées quand parfois elle osait lui tenir tête, pour défendre pour elle et les autres, quelques droits élémentaires. C’était un jour de mars. Il avait déchiré nerveusement la dernière pétition qu’elles avaient préparée ensemble. Elle ramassa calmement les différents morceaux , et les brûla méticuleusement devant lui.

Jeanne qui était la plus jeune avait senti la première qu’il se passait quelque chose. Elle connaissait bien Marie, Mélanie, Louise, Lucie , et Yvonne . Elles parlaient rarement du Chef ensemble, toutes marquées par une crainte sournoise et tenace, mais en ce début mars Jeanne avait observé des changements indéniables. Elle avait vu tomber le pansement de Mélanie, elle avait vu la blouse et le balai d’ Yvonne sur le carrelage, elle avait découvert les feuilles sur le parquet, elle avait entendu la porte claquer et reconnu le rire de Louise, et enfin elle avait aperçu dans le couloir des morceaux de papier brûlés.

C’était arrivé en mars. Chacune avait fait son petit bout de chemin qui était devenu maintenant une route droite et nouvelle.

Elle se rencontrèrent le soir même. C’était comme si elles rangeaient ensemble leurs tenues de manifestantes silencieuses et leurs banderoles personnelles .Elles décidèrent de voir le Chef.

Elles étaient enfin devenues grandes. Ensemble, elles le ressentaient ardemment .Il avait fallu du temps pour que chacune goûte et apprécie la subtilité et l’envergure de cette victoire. C’était un triomphe acharné, extirpé dans un amalgame de survie et de rébellion. Un chuchotement qui, au fil des années devint cris , hurlements et libération.

Elles entrèrent ensemble sans frapper dans le sombre bureau . Il ne leva pas le regard . C’est Jeanne qui parla fort et distinctement :

« Papa nous avons à te parler. Une nouvelle société va se mettre en place . Tu as perdu »

Les journées peuvent être belles en mars .

 


 

 

Tatie passe à la télé (Anne-Marie Pissavin)

Tatie passe à la télé

« Maman, viens vite voir. Tatie passe à la télé ! »

J’étais dans la cuisine, en train de lire dans le journal l’histoire hallucinante d’un chanteur iranien sanctionné pour avoir permis à une femme de chanter seule en public, mais je me suis précipitée dans le salon. Toinon avait appuyé sur pause pour arrêter le documentaire sur une image.

«  Regarde, là, c’est Tatie ! »

Tatie était effectivement visible sur l’écran, à droite, entre la première et la dernière ligne du texte suivant :

Elles rangèrent leurs tenues de manifestantes

plièrent les banderoles

Elles avaient gagné 

Une nouvelle société allait se mettre en place

J’ai tout de suite reconnu la photo : elle était restée longtemps affichée, avec d’autres du même ordre, dans les toilettes de la maison de Tatie, véritable cénotaphe de sa vie engagée. Elle faisait donc inévitablement partie d’une brassée de souvenirs communs à toute la famille.

Je me suis assise sur le canapé à côté de Toinon et nous avons regardé un moment l’image figée sur l’écran, en silence.

La photo en noir et blanc avait été prise dans les année soixante au cours d’une manifestation pour les droits des femmes. Parmi les jeunes femmes du cortège brandissant des soutiens-gorge se trouvait une Tatie hilare, assumant son rôle de militante avec conviction. Elle était de toutes les manifestations.

«  Ah ! Le soutien-gorge, ce « joug de la condition féminine », elle disait , tu te souviens Toinon? Et quand elle racontait, sourire en coin, qu’elles avaient toutes retiré leur soutien-gorge « comme un seul homme » en pestant contre la phallocratie de la langue française! » Pour l’époque l’acte était osé, aussi transgressif que ceux des FEMEN maintenant.

« Elle avait du cran Tatie, non ? » Silence. « Pourquoi tu n’étais pas avec elle ? ».

Je rêvais ou il y avait comme une accusation dans l’inflexion de sa voix ? Ou de la déception ? Ou du mépris ? Réflexe. Quand on me comparait à elle, je pensais toujours que c’était en ma défaveur, même si j’avais appris à me raisonner avec les années. Tatie était ma sœur aînée. Elle avait 5 ans de plus que moi, une vieille quoi !

« Tu sais bien que j’étais encore au lycée, pas à Paris».

Un ange passe mais j’ai ajouté conciliante : «  Oui, elle avait du cran. »

Et pas de limite. Mais ça, je ne l’ai pas dit tout haut. Je me souvenais d’elle, les jambes, les bras raidis par la colère, les yeux étincelants, au cours de disputes effroyables avec notre mère, des disputes sans commune mesure avec la broutille qui les avaient causées ; elle tenait bon, crescendo, fortissimo, sforzando jusqu’à la paire de claques, et plus tard, quand ma mère, prudente, avait été dépassée en taille et en corpulence par sa fille, jusqu’à l’annonce d’une bonne punition au retour de notre père, beaucoup plus baraqué.

Elle ne savait pas s’arrêter. Par jeu ? Par orgueil ?

Mais elle était aussi capable de subtilité diplomatique quand il lui fallait vraiment parvenir à ses fins. Elle avait habilement négocié des études médicales à Paris en faisant miroiter à notre mère que la fac de médecine était un formidable vivier de maris ! Comme la photo en témoignait, elle ne se consacrait pas uniquement à ses études.

Nous avions eu la même éducation mais après une jeunesse moyennement rebelle, je m’étais accommodé d’un métier ordinaire, après des études ordinaires, dans une petite ville, avec des fêtes rares et sages. J’avais épousé le père de Toinon pour ne pas faire de peine à ma grand-mère. Parce que si les droits progressent, il reste toujours des freins inattendus.

Ma sœur, célibataire militante, avait installé son cabinet dans un petit village où elle s’était constitué un cercle d’amis aussi hédonistes qu’elle. Les fêtes succédaient aux fêtes, les partenaires aux partenaires, mais sans perdre de vue la défense des femmes. C’est pour cela qu’un beau jour elle s’était présentée aux élections municipales…

« Pas un gars sur cette photo. Je ne sais pas pourquoi mais cela me rappelle celle qui se trouvait aussi dans ses toilettes, la photo du conseil municipal ; Tu te souviens ? Celle qu’elle intitulait « Tous pour une, une pour tous ».

-Bien sûr ! La star politique de la famille » gloussa Toinon qui n’avait entendu que la version édulcorée du «triomphe»  : elle n’était pas née ! Ma sœur avait transformé cette élection en un conte féministe merveilleux pour l’édification de sa nièce. La réalité était qu’elle avait mené la campagne, avec force et conviction, l’équipe profitant de sa notoriété locale pour se glisser derrière elle. Et puis le jour de l’élection du maire, les membres du conseil lui avaient préféré un homme ! Comme elle était là pour mettre en œuvre ses idées et non pour la gloire de la position, elle n’avait rien laissé paraître de sa déception. Ce n’était que partie remise pensait-elle. Elle avait tort. Aux élections suivantes il ne fut même pas évoqué qu’elle devienne maire. Hommage posthume, reconnaissance ou repentance, 20 ans après sa mort la commune avait baptisé la belle salle de réunion du village de son nom.

J’ai murmuré, mélancolique, le message qui s’affichait à l’écran : « Une nouvelle société allait se mettre en place ». J’ai pensé : oui, tu as contribué à cette mise en place. Mais restons vigilantes. La position des femmes est fragile. Le pendule a amorcé son mouvement de retour et s’avance masqué.

L’image d’une manifestations de femmes contre le voile en Iran s’est superposée, glaçante, à celle qui se trouvait sur l’écran, ma sœur brandissant un foulard au lieu d’un soutien-gorge.

Hasta siempre camarade.

 

 


 (hors concours officiel ) – La révolution des cintres (Jean Marie Tremblay)

Elles rangèrent leurs tenues de manifestantes dans leur housse, plièrent soigneusement les banderoles, qu’elles repasseraient le soir. Elles avaient gagné… une nouvelle société allait se mettre en place …

Laissez un commentaire

Rechercher