Limite

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Juin 27th, 2018
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Limite

Assis sur la pierre, dans la brume.

Un millier de vrilles effilochent la mince couche de brume. Elles jouent de la profondeur des teintes, du vif et du sombre, de la lumière. Petits spectres tranquilles, les volutes hésitent, se teintant de gris minuscule, de vert ou de bleu timide avant de se noyer, plus haut, dans un ciel d’humide. Elles dansent au dessus de la rivière, éphémères comme une rêverie, mouvantes comme un regard craintif.

Bientôt, la brume sera dévorée par le jour et la ville apparaîtra, elle sera belle. Il fera beau ; un beau temps juste voilé d’indicible inquiétude.

Les quais, petit à petit, se couvrent de couleurs, réveillent toute une population sautillante, de collants rose, de joggings vert, de maillots jaune. Toute une fluorescence de fête foraine masque la brume matinale, relègue l’odeur de l’eau derrière des effluves sanitaires.

Assis sur la pierre, regardant la rivière.

La rivière cherche les premiers rayons, pâles, un peu froids comme le soleil encore bas. Elle s’en empare, vibre de la multitude croissante de ses miroirs que la brise soulève. Elle joue à l’éblouissement avec les oiseaux et les hommes. Bientôt le jeu finira, il fera trop chaud pour les oiseaux et les hommes, le soleil sera trop fort, trop vertical. Elle ne pourra plus s’amuser jusqu’au soir où l’astre s’inclinant, lui accordera le rouge tranquille de ses derniers feux.

Debout sur la pierre, regardant la ville.

A gauche, les neuf canettes des silos, accolées comme une réclame de boisson au sushi, surplombent la cime des arbres. Un vol d’oiseaux bleu-ciel, tout de matière plastique lisse et brillante comme une sculpture versaillaise les couronne. Sur les toits aux tuiles ravivés, s’ébattent de joyeux personnages en manteaux rouges ; des marguerites poussent aux pieds des façades puis s’élèvent et s’épanouissent, jaunes sur les volets verts. La nuit, elles se refermeront avec eux. D’autres fleurs s’imposent et pleurent sur les pignons des cités, des champignons hallucinent les croisées, couvrent les étages. La ville est jaune, la ville est rouge, la ville est bleue. La ville se feuillette comme un album pour enfants.

Debout sur la pierre regardant la rivière.

Le miroir s’empare des reflets, fracture le bronze du grand homme debout sur le pont, malmène le bâti, hache le feuillage, déforme, rompt et créer. Ce qu’il donne à voir, c’est ce que lui voit : une abstraction chatoyante de la vie des choses et des êtres.

Debout sur la pierre, regardant les gens.

La rue s’est emplie, elle vit, plurielle et vive. La rue est belle et jeune, les êtres ont troqué le temps pour une image : la leur, parfois si parfaite à leurs yeux, qu’ils la déclinent en « selfies » dans les téléphones portables aux écrans dorés. Nulle faiblesse, nul âge dans ce défilé aux costumes estampillés, juste une animation de représentation, une esquisse de danse, une mimique de chanson sur les lèvres, que dictent d’invisibles haut-parleurs ; la foule est fluide, obéissante au bonheur convoqué. La foule a oublié la mémoire.

Debout sur la pierre regardant la ville.

La ville est moderne. De hauts personnages filent, perchés sur leurs gyropodes aux circonférences clignotant d’un bleu de nuit. Les vélos ondulent en souplesse ; un léger balancement, parfois un bref tintement de triangle dans le concert des trottoirs, et filent. Les autos brillent de tous leurs chromes rehaussés de diodes éclatantes ; elles se laissent aller à la voix qui les guide.

Debout sur la pierre scrutant la ville.

Une femme traverse la rue. Elle est jeune semble-t-il, ses habits ont la couleur de la mode. Debout sur la pierre, scrutant la ville, il la voit. Peut-être une de ces larges dalles marbrière du sol dépasse-t-elle ? La femme la heurte, elle tombe, un homme jeune se précipite. Il tombe lui aussi. Debout sur la pierre, ce qu’il voit est une étrange dégradation ; comme des masques de comédiens qui s’effritent, leurs visages se défont, cherchent le sol, se font poussière. Un souffle infime l’enlève. Les êtres sont devenus gris. Autour de la scène, quelque chose progresse. Gris.

Debout sur la pierre craignant la ville.

Debout sur la pierre, il s’inquiète. Déjà, quelque part, les engins noirs sont alertés. Ils seront vite là avant que la tâche grise ne se répande. Trop visible. Il a peur. Il n’est pas « en correspondance ». Il ne doit pas regarder. Il ne doit pas voir. Vite. Il se tourne vers rivière, il s’assied à nouveau sur la pierre qui borde l’eau, juste à la limite du rêve. Là ou tout se mêle. Là où tout se sépare. Un bateau, long comme une lame, tranchant comme l’acier d’un couteau, fend l’eau ; Un enfant est à bord, en uniforme noir. D’autres bateaux suivent.

Alain Créac’h

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