2ème prix ex-æquo des lecteurs : Auxerre Blues

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Juin 27th, 2018
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Auxerre Blues   (deuxième prix ex-æquo des lecteurs de l’Orteil d’Or 2018)

Planté au milieu de la passerelle, Albert se demandait vers quel bar diriger ses pas pour un café matinal. Il avait mal dormi, torturé par les mélodies qui flottaient autour de lui, mais qu’il ne pouvait saisir. Il pleuvait. C’était un matin de novembre. Albert aimait la ville à cette heure rassurante où les contours surgissent, où les angles s’affirment et les toitures s’aiguisent. Les étoiles s’éteignaient une à une. Un mince croissant de lune traînaillait dans le ciel d’opaline. Le jour, encore enveloppé dans un gris de flanelle, se levait. Les silhouettes s’agitaient derrière les fenêtres éclairées. Les voitures sortaient des garages. Tout recommençait.

Albert poussa la porte du bar. Un homme qu’il ne connaissait pas était avachi, la tête entre les mains, au plus profond de la salle. Albert s’assit en face de lui. Il a pensé, chagrin d’amour. Et il s’y connaissait, Albert en chagrins d’amour. Il ne connaissait même que ça ! Et les rades d’Auxerre ! Celui-ci était son préféré. Ici, il se laissait glisser dans un brouhaha familier, où s’entremêlaient les mots, le chuintement du percolateur, la voix de John Lee Hooker, les cris, les rires. Il aimait, punaisée sur le mur du fond, l’affiche en couleur vantant une marque de bière, avec un cowboy devant l’eau noire d’un bayou, guitare en bandoulière et cannette à la main. Ici, le blues coulait à flot. Albert se sentait bien, comme dans une bulle, protégé par les paroles qui ne sont que des bruits. Il avait toujours pensé que les mots, quand on ne les comprend pas, c’est autant de conneries auxquelles on échappe. Il a commandé un café. Et, malgré l’heure inhabituelle, deux whiskys. Un pour lui, un pour l’inconnu. Le whisky pour les chagrins d’amour, y’a pas mieux. Et il s’y connaissait, Albert, en whisky. Et en chagrins d’amour ! En faisant tourner le liquide doré dans son verre, il a demandé, le regard perdu dans le tourbillon :

  • une femme ? 

La tête de l’homme a fait oui. L’homme regardait son verre comme pour s’y noyer. Il a bu sans reprendre son souffle, il a dit :

  • Elle s’appelle Lola. C’est joli, Lola. Tu vois, quand on dit Lo, les lèvres s’arrondissent comme pour un baiser. Avec le La, elles s’étirent dans un sourire.

Albert acquiesçait. Écoutait. Il avait toujours le temps pour les naufragés, échoués là ou ailleurs, poussés par les vagues de l’âme. L’homme parlait sans le regarder.

  • Elle est partie, Lola.

  • Bois ! Le whisky y’a rien de mieux. Seule ? Loin ?

  • Sais pas. Elle est peut-être là, à regarder les lumières qui s’allument. Ou elle est partie Lola. Ailleurs. Peut-être dans un port. Elle aime bien les ports, Lola, les bateaux, la mer, les marins. La salope.

Albert a appelé :

  • Jeannette, à boire ! La même chose !

L’air s’épaississait autour de la table. L’homme ne parlait plus. Il regardait son cœur, échoué dans le fond de son verre. Albert pensait à la musique. Cette nuit encore, elle ne s’était pas laissé saisir. Pourtant, il le savait. Un jour…

Ce matin de novembre, Albert écoutait l’homme. Écoutait la pluie. Imaginait Lola, ailleurs, envolée. Et, brusquement, ce matin de novembre, une musique a explosé dans sa tête, avec la guitare, puis les drums comme un cœur qui bat. Enfiévré, Albert a pianoté, du bout des doigts sur la table mille fois essuyée. Il s’est levé. Il est sorti. Sur le trottoir, il s’est dit que ce matin-là, n’était pas comme les autres. Quelque chose d’étrange vibrait dans l’air, les lueurs du petit jour, donnaient aux quais une atmosphère inhabituelle. C’était invisible, indicible, mais c’était pour lui. La musique qu’il attendait depuis longtemps, était là ! C’était beau et triste. Le blues envahissait la ville, le blues se mélangeait à l’air, Auxerre frémissait. Albert comprit tout à coup. Ce n’était pas la ville qui avait changé. Mais lui. Lui ! Ce matin-là, un blues était né sous ses doigts, d’un amour malheureux. Une voiture a ralenti en chuintant, l’a éclaboussé. Albert l’a regardée s’éloigner. La voiture était noire. Noire, comme la nuit achevée, noire comme le cœur de l’homme, noire comme le néon rouge du bar. Elle aussi était musique. Tout était musique ! Comme à Harlem, le blues chantait sur le trottoir, faisait des claquettes sous la pluie. Albert a marché dans les rues, jusqu’au soir, le blues rythmant son pas.

L’année suivante, Albert enregistrait « Auxerre Blues » dans un studio de Memphis. Eddy l’accompagnait à la guitare. C’était en novembre. D’Amérique, il a appelé ses amis pour leur raconter. Ils étaient contents de son succès. Hélène lui a dit qu’il pleuvait sur Auxerre. Albert a répondu « tant mieux ».

Claudine Créac’h

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