Un dimanche comme les autres

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Juin 28th, 2017
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Orteil d’Or 2017 :

Un dimanche comme les autres

Elle est où ma cravate Milou ?

  • Deuxième tiroir ! Toi, quand tu sauras où sont tes affaires !

  • On lui amène quoi, aujourd’hui ?

  • J’sais pas Robert ! C’est ta mère !

  • Quand on va voir ton père, c’est toujours moi qui choisis.

  • Une fois par an ! Et tu lui apporte toujours la même chose : pantoufles, pantoufles et re-pantoufles !

  • C’est pas l’problème Raymonde. La semaine dernière, tu lui a acheté un bouquet, mais elle a fait une drôle de bobine. Tu sais quand même, à ton âge, qu’il ne faut pas offrir des œillets parce que ça porte malheur ! Surtout à maman qui est superstitieuse.

  • C’était le moins cher ! C’est toi, qui portes malheur ! Ah si c’était à refaire ! T’es prêt ?

Robert ferme la porte en soupirant.

  • Ça m’fait toujours bizarre qu’elle soit plus là à nous regarder partir, Pépette.

  • Tu dis ça maintenant, mais t’étais bien content de t’en débarrasser. Tu disais qu’elle mettait du poil partout, qu’elle sentait pas bon…

  • Et toi, alors ! Qu’elle gueulait, qu’elle bouffait comme une vache, qu’elle était moche… Elle est bien chez maman. En plus, ça nous coûte moins au prix des croquettes.

Robert et Raymonde montent dans leur Renault rouge, à l’arrière de laquelle un petit Milou de peluche balance gentiment la tête. Raymonde s’illumine.

  • Et si on passait chez Toutounet pour acheter une baballe ? C’est bien, tu trouves pas ?

  • Ouais ! Pas mal… Mais c’est pas vraiment pour maman…. Remarque, elle est toujours contente quand on fait plaisir à Pépette.

  • Quand on lui a donnée, elle a dit qu’on lui avait jamais fait un aussi beau cadeau. En plus ça n’a pas coûté un sou. Ça fait combien de temps ?

  • Heu… c’est quand on a acheté le canapé en cuir. On avait peur que Pépette le salisse. Ça doit faire deux ans.

  • Faut dire que crème c’est chic mais délicat. Elle a quel âge maintenant ?

  • Quatre-vingt onze.

  • Pas ta mère ! Pépette !

  • Neuf plus deux… Onze. On a bien fait de lui donner.

Raymonde se tait un long moment. Reprend, hésitante.

  • C’est aujourd’hui que tu lui dis ?

  • C’est pas facile, mais j’vais essayer.

  • C’est pour son bien ! Plus j’y pense et plus je me dis qu’elle serait bien aux Clématites.

  • Y’a quand-même un blème, Raymonde : Pépette !

  • Attends, je regarde la brochure…. Accueil… Resto…Chambres… Sûr, y’a un problème !

  • Les Clématites, c’est ton idée. La mienne c’est les Hortensias et là, ils les prennent, les bêtes. Je me suis renseigné. Mais, c’est plus loin et on pourra pas y aller tous les dimanches au prix du carburant…

  • ROBERT ! Si on vend l’appartement occupé par TA mère, c’est bien pour avoir de l’argent et partir, non ? Le soleil, la mer ! On vend tout et on se tire !

  • T’as raison Raymonde. Il faut que j’arrive à bien lui présenter la chose…. Toi, tu lui dirais quoi ?

  • Qu’il y a un grand parc, qu’elle se fera plein d’amis de son âge, qu’on mange bien aux Hortensias, que….

  • Qu’est ce que t’en sais, t’y es jamais allée.

  • J’argumente ! C’est malin, tu m’as coupé le fil… Où j’en étais ? Ah oui…qu’il y a toujours une équipe médicale aux p’tits soins, des animations aux p’tits oignons. Et surtout, que Pépette peut rester avec elle…

Un silence angoissé envahit l’habitacle. Milou continue à dodeliner gentiment de la tête.

  • Tu crois qu’elle pourra se payer les Hortensias, ta mère ? Avec tous les arguments, ça doit douiller. Et si sa pension suffit pas, qui c’est qui va raquer ?

  • NOUS ?

  • Sûr, Robert ! Obligation alimentaire, on appelle ça.

  • C’est cher les Hortensias ?

  • Ben, si y prennent les chiens…

Robert et Raymonde arrivent au carrefour de l’avenue de Paris. Toutounet fait l’angle, à côté de la pâtisserie.

  • Arrête-toi là, Robert ! Alors, on prend une baballe ? Un bouquet pour ta mère ? Un gâteau ?

Robert met le clignotant, se range contre le trottoir, en laissant une vingtaine de centimètres pour le balayeur. Il fait remarquer à Raymonde, qu’il laisse TOUJOURS l’espace du balayeur, LUI ! Elle répond agacée :

  • On est dimanche, y’a pas de balayeur… Robert, tu me donnes une idée formidable ! Qui c’est qu’à un balai ?

  • Ben…. L’balayeur !

  • Qui encore ? …

  • J’vois pas…

  • La sorcière !

  • La sorcière… Quel rapport ?

  • Tu te souviens pas de l’histoire ? Qu’est-ce qu’elle offre à Blanche-Neige, la sorcière pour s’en débarrasser ? Une belle grosse pomme rouge. Et crac !

  • J’vois toujours pas…

  • Chez Toutounet, ils vendent des baballes et aussi des biscuits pour les chiens… Et, comme c’est à côté, en même temps, j’irai à la droguerie…

  • Ah, pourquoi ? Y’a encore du désherbant à la maison.

  • A la droguerie, on trouve quoi, à part le désherbant ?

  • . Des drogues ?

  • Mieux ! De la mort aux rats, de l’acide machin-chose et du chlorate de j’sais pas quoi. Enfin, des trucs qu’on peut mettre sur un biscuit pour chiens. La Pépette à onze ans, elle n’a plus d’odorat, des problèmes de cœur…..

  • Comme maman.

  • En plus, elle bouffe n’importe quoi.

  • Comme maman… sauf que maman, elle aime pas les gâteaux à la crème, elle !

  • Je sais ! Elle aime pas les gâteaux à la crème, ta mère… T’as compris au moins ?

  • Compris quoi ?… Ah non ! Pauvre Pépette !

Raymonde descend de voiture pour revenir un quart d’heure plus tard.

  • C’est fait ! Je suis allée chez Toutounet pour la baballe et les biscuits pour chiens…

  • Et à la droguerie, t’as pris ce que t’as dit ? L’histoire de Blanche-Neige ?

  • Yes ! J’ai acheté du RAT KILLER. Formule B gros conditionnement. C’est plus cher, mais plus efficace.

  • Pauvre Pépette….

  • Pépette, Pépette… Y’a pas qu’elle dans la vie. A la pâtisserie, j’ai pris deux choux pleins de crème pour nous et une tartelette pour ta mère. C’est bien la fraise qu’elle préfère ? Fais pas cette tête. Quatre-vingt onze ans, c’est pas si mal ! C’est la troisième fois qu’on essaie ! Elle a résisté à la chute dans l’escalier, à la crise cardiaque dans le sauna. Faut bien en finir.

Un mois plus tard la vieille dame sortait de l’hôpital, où elle avait été admise à la suite d’une violente intoxication alimentaire.

Claudine Créac’h

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