Le poète et l’amer

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Juin 28th, 2017
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Orteil d’Or 2017 Le poète et l’amer

Dans sa correspondance, Hemingway écrit « J’ai une sacrée bonne histoire »

Dans ma légère et modeste vie d’écriture, je cherche désespérément la bonne histoire. Je croyais avoir trouvé la bonne méthode. Entre deux nouvelles boiteuses et non abouties il me fallait créer un terreau sur lequel se posent des brindilles, des feuilles mortes, des plumes d’oiseau, du varech breton. Il fallait que mon esprit tortueux et surchargé se réanime après chaque nouvelle histoire.

Mon premier recueil de poèmes a coulé à pic lamentablement, sans prévenir et sans respiration, lesté par des lourdeurs poétiques et sentimentales. Le second, ne s’est pas noyé tout de suite, allégé sans doute par quelques mots nouveaux moins désespérants et désespérés. J’ai alors commencé minutieusement un vrai terreau. Du temps, de la patience, de l’acharnement même, de l’humilité, du soleil breton et une grosse pincée d’océan. Malgré cette vivifiante oxygénation, j’ai vite compris que mes livres n’étaient pas bons. Ils étaient mauvais, mes poèmes étaient mauvais.

Enfant je n’avais pas le droit de lire des poèmes parce que pour mon père, un cartésien maladif, la poésie était un sous genre et surtout une perte de temps. Et c’est un vieux professeur qui en fin de troisième me donnait en cachette Apollinaire, Rimbaud, Baudelaire, de Nerval et beaucoup d’autres. Pour une fois j’aurais pu écouter mon père. Mais j’ai voulu persister, persuadé que l’écriture même banale et peu inventive pouvait me sauver. L’écriture normale.

Laissant naviguer mes poèmes sur d’autres mers, j’ai tenté courageusement et inconsciemment la rédaction de nouvelles. Ce fut le début d’une aventure compliquée et douloureuse.

Adieu les poètes chéris et les poètes maudits, adieu les alexandrins et les sonnets, adieu les rimes riches éclatantes et adieu les belles envolées incomprises. Bonjour la réalité.

Je n’aime pas mon histoire, je ne sais pas écrire mais aujourd’hui je n’ai plus le choix. Écrire ou mourir, des gros mots mais il le faut, car j’ai choisi, ne pas mourir, vingt-quatre mois….

Si je comptais en larmes, cela ferait vingt ans, peut-être cinquante. J’ignorais qu’un homme pouvait tant se vider d’eau salée, et même quand je nage dans la mer je pleure.

Maintenant je sais. Je sais aussi que d’autres pleurent, en silence, cachés, camouflés, sous un oreiller, dans les toilettes, sous la pluie, encore de l’eau qui coule.

Je dois écrire maintenant, mais écrire quoi ?

Une ligne suffit pour dire que je suis malheureux. Il en faut une autre pour crier que je ne savais pas que je pouvais tant aimer.

C’est un grand désordre dans ma tête et dans mon corps tout entier. Il m’oblige à écrire. Rien n’est plus à sa place. Toi surtout.

J’ignorais que ce désordre total pouvait un jour m’habiter. J’ai pourtant traversé le désordre d’une enfance déréglée, le désordre d’une adolescence tourmentée, le désordre d’une vie sentimentale compliquée, le désordre inhumain de départs dévastateurs. Le désordre est allé beaucoup plus loin, jusqu’à la tempête imprévisible celle qui n’existait pas encore et qui ne s’arrêtera jamais.

J’ai choisi ma nouvelle maison avec vous. Un coup de foudre ou un coup de folie car elle ne correspondait en rien à mes idées de départ. C’était un vendredi de Juillet et il faisait cette petite douceur ensoleillée au goût d’algues et de sel qui donnait à cette forte bâtisse une sensation de solidité et de protection. Une vraie maison de familles comme on disait dans ma jeunesse, familles au pluriel car le principe était de se retrouver le plus nombreux possible dans un lieu qui pouvait s’agrandir à l’infini pour recevoir les figures emblématiques de plusieurs générations, du nouveau-né du mois jusqu’à notre Bonne Maman que l’on désirait immortelle. Vous étiez heureux de me voir heureux. Nous avons englouti des sardines à « La Passerelle » et je n’ai pas eu besoin de poser la question. Vos sourires n’eurent pas besoin du muscadet pour s’inscrire dans la pureté de l’air atlantique. La maison étant dans un état de grande fatigue, les idées fusèrent pour envisager une rénovation presque complète dans les mois à venir. La décision était prise.

J’allais bientôt réaliser mon rêve impossible, me lever et dormir face à mer. Plein ouest, face au vent, dans le vent. Elle deviendrait la maison familiale continuant la tradition.

Je vais souvent à « La passerelle » et je m’installe toujours à la même table, sur la gauche, face au port et à la mer. Je fais attention à ce que mes larmes ne coulent pas sur mes sardines dans mon vin blanc. Ici vous serez toujours quatre, ailleurs et partout aussi.

Une nouvelle chambre a été faite au rez-de-chaussée s’ouvrant sur une nouvelle terrasse en bois. Elle t’attend et t’attendra. Elle a le plein soleil du matin et celui de midi, elle est à l’abri du vent d’ouest, elle sera toujours ta chambre.

Quelques jours après ton départ, un matin plein de soleil de début d’été, avec une lumière jaune qui transperçait la porte-fenêtre, j’ai été irrémédiablement happé par ta présence. J’y suis resté toute la journée, hors du temps, hors de la douleur, loin des horaires et des contraintes, comme un rendez-vous incontournable et obligatoire. Je devais te parler, encore et encore et particulièrement depuis ce lieu que tu ne connaissais pas, maintenant que les travaux étaient terminés.

Je t’ai dit tellement de choses, et je savais que tu étais près de moi.

« Caramba encore raté ! » A partir de cette expression tirée des aventures de Tintin, vous traiterez le thème de l’échec sur le mode humoristique. L’humour peut prendre des nuances très diverses : burlesque, dérision ou autodérision, satire, parodie, absurde, humour noir, tragi-comique…..toutes sont possibles .

Encore raté, toujours hors sujet. Loin de ce dernier, loin de l’humour, maintenant loin de tout, mais encore la force et le besoin d’écrire quelques mots. Ce n’est pas la sacrée belle histoire d’Hemingway, c’est la mienne, c’est la tienne.

J’ai encore raté et bien raté le sujet mais je n’ai pas raté l’occasion de parler de toi et je continuerai à le faire jour et nuit pour ne pas mourir. Même hors sujet je continuerai à écrire.

Philippe George

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