Les lundis ça suffit

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Juin 28th, 2017
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Orteil d’Or 2017 : Les lundis ça suffit

Je n’aime pas les lundis et ils me le rendent bien.

Depuis toujours, nous avons, eux et moi, une incompatibilité. A notre niveau, on ne parle plus de coïncidences, c’est au-delà. Nous relevons du théorème avec de préférence un nom grec ou germanique. Je sais que dans ce domaine, il faut démontrer les affirmations. Je m’excuse par avance de l’absence de données chiffrées, de graphiques et du fameux power-point pour étayer mes propos. Je vais m’appuyer sur l’empirique, le ressenti, parce que nous sommes dans les domaines de l’émotionnel et de la nature humaine. Je ne suis pas certaine que Pythagore ou Thalès aient réalisé des graphiques en camembert. (à leur époque ce n’était pas nécessaire et puis en Grèce on est davantage feta).

Le bon sens voudrait que je puisse dater précisément la première prise de conscience de cette fatalité. Hélas, celle-ci a du se produire un lundi, car il ne m’en demeure aucun souvenir, Cependant, je tiens à préciser que sur les 52 ou 53 lundis que peut compter une année, certains ne me sont pas hostiles.

Ce ne fut pas le cas de ce lundi de Pâques : j’avais quatre ou cinq ans, et, participait avec mes cousins à la traditionnelle chasse à l’œuf dans le jardin de mes grands-parents. Mes aïeuls avaient un immense terrain divisé en trois parties : le devant de la maison, le potager et le verger. La recherche des œufs avait toujours lieu dans ce dernier. Pour compliquer cette compétition entre enfants du même âge, tout se déroulait au milieu des poules. Pourquoi mes grands-parents choisissaient-ils invariablement le verger dévolu aux poules pour cacher les chocolats et autres friandises, c’est un mystère. Cependant tous les lundis de Pâques, armée de mon petit panier, je devais me déplacer en sachant que les gallinacés m’avaient à l’œil. Je passais le plus clair de mon temps, non pas à rechercher ce que nous avait apporté les cloches, mais à surveiller l’avancée des volatiles. J’étais donc pitoyable dans ma collecte. Je sursautais et poussais des petits cris d’effroi dès que les bestioles s’approchaient de moi. Je faisais rire les adultes et récoltais de charmants surnoms comme « poule mouillée ». Pour couronner le tout ma grand-mère aimait pour l’occasion coudre des tenues semblables pour ma cousine et moi. Elle, toute en longueur et en finesse, les portait avec élégance. Moi, toute en rondeur, je n’avais pas la même allure. Je détestais cette journée : la présence des poules, l’impression d’être ficelée comme un petit rôti et le ridicule de mes surnoms. Mais ce lundi là, fut le pire. C’était l’époque où les mémés aimaient à teindre des œufs durs en utilisant les épluchures d’oignons. Mes cousins avaient l’habitude de les casser sur leur front. Je n’avais jamais eu l’occasion de le faire. Ils étaient trop rapides pour moi. Ce jour-là, j’en trouvais un. Triomphante, je le montrais aux adultes et à la façon des cousins, me l’éclatais sur la tête. L’œuf n’était pas coloré comme les autres, il n’était pas dur non plus… Le banc et le jaune dégoulinèrent sur mon visage et sur ma nouvelle tenue. Les larmes qui montaient en moi, alors que se déchaînaient les rires de toute la famille, furent couverts par la voix de ma mère qui hurlait sur mon idiotie. Depuis, chaque lundi de Pâques, ma famille s’évertue à garder vivace le souvenir de cette journée.

Il y eut des lundis encore plus sournois. Un lundi de printemps de mon adolescence qui coïncidait avec un retour au lycée après des vacances. A cette époque, un garçon que j’appréciais beaucoup en secret avait enfin remarqué mon existence. Il échangeait trois ou quatre mots à l’occasion avec moi. Je trouvais cela formidable. Mes copines aimaient me confier qu’il me regardait dans la cour. Au départ, je pensais qu’elles me taquinaient bien que ne leur ayant jamais avoué combien il me plaisait. Encouragée par leurs propos, je m’étais mise à espérer. J’aimais imaginer qu’il était terriblement timide et n’osait faire le premier pas ou bien qu’il voulait attendre que je sois seule pour m’aborder… J’avais passé les congés à me bercer de scénarios romantiques et attendais cette rentrée avec impatience. Un lundi donc, mais, dans ma joie de le revoir, je n’avais pas prêté attention au jour. La matinée avait bien commencé, il m’avait souri quand j’étais passé à côté de lui. J’étais sur un nuage. Dans la file d’attente pour le self, il s’était retrouvé juste derrière moi. Mon cœur battait la chamade. Il semblait vouloir me parler. Je tentais de contrôler mes joues pour qu’elles ne deviennent pas écarlates. Mais il n’échangea que des banalités avec ses amis. Je m’installais avec mes copines, et lui, avec ses copains un peu plus loin. Caramba ! Encore raté ! Bien sûr mes amies passèrent le repas à me donner leurs avis éclairés et à mentionner toutes les fois où il regardait vers moi. J’étais devenue l’espoir incarné. C’est le soir, au moment où nous attendions le car, qu’il se décida. Il vint vers moi d’un pas résolu, le sourire aux lèvres. J’étais seule, il pouvait se déclarer. En quelque sorte, c’est ce qu’il fit. Il m’expliqua combien il me trouvait sympa et rigolote, ce qui aurait du m’alerter si je n’avais pas été autant subjuguée par ses yeux. Enfin, perdant un peu de son assurance, il me demanda si je pouvais lui rendre un service. Mon cœur était sur le point d’exploser et c’est ce qu’il fit quand il me demanda si je pouvais lui passer mon devoir de maths. Il n’avait pas eu le temps de faire le devoir maison. Il était bien trop occupé avec une amoureuse. Les morceaux de mon cœur à mes pieds, je bredouillais « pas de problème » le regard baissé sur tous ces éclats qu’il me fallait désormais ramasser. Saleté de lundi !

Je pourrais apporter d’autres éléments, comme un licenciement ou le résultat d’un concours d’écriture pour souligner l’acharnement du lundi à mon égard, si ces deux exemples ne me semblaient suffisamment représentatifs de son antipathie. C’est pourquoi chers confrères, je dépose le projet de loi suivant : la suppression des lundis et la mise en place de la semaine de six jours.

Emmanuelle Dal Pan

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