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Juin 14th, 2016
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En entrant dans la maison de Marraine, j’avais été frappée par l’ordre inhabituel qui y régnait. Je savais pourtant ce que j’allais trouver. La femme de ménage, qui était sa voisine, m’avait appelée selon la procédure qui avait été mise en place : si les volets restaient fermés toute une journée, elle devait me le faire savoir sans chercher à pénétrer dans la maison.
Marraine avait longuement pensé et mis en scène sa mort. Elle gisait dans son lit, un rictus de douleur sur les lèvres. Un verre renversé sur le tapis. Cyanure. Autour du lit, comme les parois d’un cercueil, des cartables ouverts, remplis de dizaines de carnets et de cahiers. Sur la table de nuit, un stylo et un livre relié de cuir noir, plus large que haut. Posé sur la couverture, un petit mot: « Pour ma filleule ». La filleule c’était moi.
J’ai attendu de me retrouver seule, loin de cette chambre, dans un lieu où elle aimait se ressourcer comme elle disait pour ouvrir ce cadeau d’outre-tombe. Le temps mélancolique tournait à l’orage au dessus de la baie que dominait l’appartement. Le ciel d’un gris de plomb exaltait les verts, les bleus et les ocres, mer et sable mêlés. J’ai soigné la mise en scène comme elle aimait le faire. Pour m’accompagner, j’ai choisi le disque de Roméo et Juliette, le dernier qu’elle ait écouté, celui qui se trouvait sur sa platine encore allumée le soir de sa mort, pour rétablir le fil qu’elle avait interrompu. J’étais seule et donc à l’abri des sarcasmes que cette théâtralisation aurait pu susciter.
Le livre contenait une série de photos, en noir et blanc au début puis en couleur, qui occupaient chaque page de droite du livre. Quarante cinq photos. Sur la page de gauche une année. Quarante cinq années. Et le nom des protagonistes. Marraine et moi figurions dans chacune de ces photos, depuis ma naissance jusqu’à sa mort, d’abord seules toutes les deux puis de plus en plus entourées. Page après page on suivait l’évolution de nos vies : l’adjonction de neveux, de nièces, de conjoints, d’amants de passage, les séparations, la naissance des enfants, la présence en creux des morts. Les corps et les visages étaient reconnaissables mais le passage du temps les transformait. Une vie ordinaire.
A la recherche de sens, j’ai recommencé à feuilleter l’album en ne regardant qu’elle. Photo après photo j’ai vu les rides apparaitre, puis s’accentuer, les cheveux se colorer, puis blanchir, les rondeurs s’épanouir puis déborder, l’éclat de la jeunesse se ternir et disparaitre, l’air ardent, prêt à mordre dans le monde s’estomper, le désespoir figer son regard. Dans la dernière photo les ravages de la vieillesse sur son corps et son esprit m’apparurent particulièrement poignants. Après un long moment à regarder le spectacle toujours changeant de la mer pour me rasséréner, j’ai tourné les pages suivantes. Elles étaient vierges. Arrivée à la troisième de couverture, il y avait un petit texte écrit de sa main : — Le Naufrage a assez duré. Je demande pardon à ma famille et à Dieu s’il existe. 18 mars 1995. Le désespoir avait réduit à néant l’amour qui avait patiemment créé cet album.
La pluie comme un suaire s’est mise à crépiter sur le balcon nous cachant la mer.

14 juin 2016 – nouvelles– Chris Dorreb

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