Le petit chat est mort

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13 / 06 / 2016
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Orteil d’Or 2016. Claudine Créac’h

Le petit chat est mort

Zac n’avait rêvé que de cela, il en était certain. Aussi loin que remontait sa mémoire, chaque jour, chaque minute, son désir l’avait colonisé comme un cancer, métastasant son crâne et son cœur, envahissant son être, de ses pieds jusqu’à la pointe des cheveux. La naissance de Sally, trois ans après la sienne, avait enraciné le mal qu’il cachait. Sally seule savait. Elle aussi y avait pensé une ou deux fois, mais à la manière d’une fille craintive.

Aujourd’hui, mercredi, il fait un froid de Sibérie, un froid à vous geler debout. Les enfants regardent la route. Sally parle la première. De sa bouche s’échappe une vapeur ouatée, très douce.

  • Quand même, il est pas beau le chat !

  • Ben, tu sais, Sally, un chat écrasé…

  • Oui, mais quand même…. Et pis, tu crois pas que ça porte malheur, les chats écrabouillés ?

  • Mais non, pas tous, Sally. Y’a que les chats noirs qui portent malheur. Et celui-la, il était pas tout noir.

  • T’es sûr ?

  • Certain ! Regarde le bout de ses pattes, c’est blanc. Je l’ai bien vu avant qu’il se fasse écraser, le bout de ses pattes était blanc. Et sa queue aussi.

Sally examine le morceau de carpette sanguinolente étalée au milieu de la route.

  • Quand même, il est pas beau. Dis, c’est celui-là qu’elle aimait le plus ?

  • Oui, je crois. En tous les cas, c’en est un tout pareil, avec le bout des pattes blanc et la queue aussi. Mais maintenant on peut pas bien voir avec le sang.

Zac empoigne la main de Sally. Il n’y a personne. De toute façon, avec ce temps de chien ! En plus, aujourd’hui, il n’y a pas d’école. Pas d’école, pas de transport scolaire. Vraiment personne ! Il entraîne sa sœur. Sally grelotte. Sa voix est douce, étouffée par le brouillard.

  • Remarque, maman, elle est pas belle non plus, toute écrabouillée.

  • Ouais, t’as raison petite sœur, mais elle a jamais était belle, maman.

  • Et pis, c’est bien fait pour elle. Elle avait pas à courir après le chat. Les chats, ça traverse toujours sans regarder et crac ! Et puis, le chat, elle aurait pas du l’aimer plus que nous.

  • C’est sûr ! Elle l’aimait plus ! Bien plus ! Moi, elle m’a jamais couru après, sauf pour les torgnoles. Le chat, lui, il dormait sur ses genoux ! Tu te rappelles, Sally, comment elle disait maman ? C’était toujours, « il est mignon le minou ; qu’il est beau le mimi à sa maman ». Nous, c’était, Zac ! Sally ! Qu’est-ce que vous foutez, sacs à merde !

Zac resserre la pression sur la main de sa sœur, l’embrasse sur la joue, quitte la route pour la ramener jusqu’à la maison. Il ne regrette rien.

La maison, c’est la dernière du village, juste avant le bois de Crèvecoeur, en face du cimetière. On dirait que le gel va fendre la terre toute entière. Le sol craque. Dès la porte passée, les enfants jettent leurs manteaux par terre, lancent leurs bonnets. Zac rigole.

  • Qu’est-ce-qu’elle aurait rouspété, maman ! Vos affaires ! Souillons, dégoûtants !

Zac ouvre le placard et sort le cacao Poulain. Celui de maman, le bien fort.

  • Tu te souviens ce qu’elle disait toujours maman, « c’est pas pour les enfants, ça ! Faut pas donner de la confiture aux cochons » ! 

Zac prépare un chocolat bien chaud, mousseux, qu’il fait bouillir trois fois, comme elle faisait. Pas pour eux, bien sûr. Pour elle. Et pour les autres.

  • C’est drôlement bon, dit Sally

  • Oui ! D’abord, on est pas des cochons. Y’a longtemps que j’en avais envie. Il est vachement meilleur que le nôtre.

  • Il est vachement plus cher aussi, c’est ce qu’elle disait toujours maman ! C’est pour ça qu’on en avait pas.

Zac contrefait la voix de maman. 

  • Le Poulain ? Non mais des fois ! On donne pas de la confiture aux cochons !

  • Tu la fais drôlement bien maman.

Sally éclate de rire. Zac poursuit son imitation pour amuser sa petite sœur.

  • Pas aux cochons ! Et le petit minou, il veut quoi le mimi ? Un petit morceau de foie de veau, le joli mimi. Oh, comme elles sont mignonnes les papattes blanches du chachat à sa maman.

  • Arrête Zac, je vais faire pipi dans ma culotte.

Les enfants redeviennent silencieux, happés par le velours du chocolat. Sally reprend, inquiète soudain :

  • Dis Zac, tu crois qu’elle a eu mal, maman ?

  • Non, sûrement pas, elle est morte d’un seul coup. Crac !

  • Faut dire aussi que tu l’as poussée fort.

  • Ben oui, fallait bien. Autrement, si j’avais pas poussé fort, le chat se serait fait écraser tout seul au milieu de la route. Maman, elle avait beau l’aimer, elle l’aurait pas suivi sous les roues du camion. Qui c’est qui se serait occupé des autres matous ?

  • Ben moi. Moi aussi je les aime bien les minous.

  • Arrête tes idioties. On dirait Maman. Dis, t’as vu qui était au volant du camion, toi ?

  • Non. Quand même, j’ai fermé les yeux. Mais j’ai entendu le bruit. Ca a craqué.

Zac ménage son effet.

  • Ben, sœurette, au volant du camion, y’avait Phil. Avec le brouillard il a rien vu. En plus, sûr, qu’il était saoul comme un cochon.

  • Il a pas vu qu’il a écrasé Maman et le chat ?

  • Il a vu rien de rien, je te dis. Y s’est même pas retourné.

  • Alors, si y sait pas pour maman, il va venir à la maison comme d’habitude ?

  • Ben oui, y’a des chances. Y va venir et y sera bourré.

  • Et pis, y voudra la sauter ?

  • Ben oui, puisqu’y sait pas.

  • C’est moche.

Les enfants se taisent en nettoyant machinalement la table et les bols. Ils ne sont pas tristes. Au contraire, il y a longtemps qu’ils ne se sont pas sentis aussi tranquilles. Zac surtout. Même il se sent fier. Depuis le temps…. il est allé jusqu’au bout. Il déteste Phil, comme tous les autres hommes qui viennent voir maman. Mais Phil surtout. Brutal, ivrogne, méchant. Il déteste maman aussi. En plus, aujourd’hui, pas d’école. C’était vraiment un bon jour. Zac réfléchit du haut de ses douze ans.

  • Dis Sally, je crois qu’il faudrait aller à la gendarmerie pour leur dire qu’on a tout vu. Après tout, c’est Phil qui a écrasé maman avec son camion et en plus, il était plein comme une barrique.

Sally enfile son manteau, ramasse son bonnet.

  • T’as raison grand frère. Faut aller aux gendarmes. Écrabouiller les chats, c’est pas bien !

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