Le grand saut

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Juin 13th, 2016
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Orteil d’Or 2016 Le grand saut Caroline Raulet-Marcel

Le grand saut

Léa feuillette le magazine posé sur la table basse, s’attarde sur les photos d’intérieurs figés, sur les commodes aux façades restaurées dans des teintes tendres, observe les silhouettes des divas, des chanteuses qui se trémoussent sur leur piédestal de papier glacé. Elle feuillette, revient en arrière, guette le faux pas, le défaut, l’anicroche, mais non, rien, pas la moindre ride dans le bois des meubles, pas la moindre éraflure dans le corps des starlettes. Tout est lisse, magnifique, magnifiquement lisse. Ses mains caressent le papier, tandis que son esprit vagabonde, tournoie, imaginant des créatures de rêve ouvrir langoureusement des placards abricot, en sortir une tasse nacrée, la porter à des lèvres luxueusement ourlées de rose. Univers pastel parfaitement ordonnancé.

Ses mains tournent les pages et soudain elles la gênent, ses mains, avec la danse arabesque de leurs veines. Elle les rêve glacées et lisses ses mains. Elle le rêve ferme et magnifique son corps, fidèle jusqu’à présent, mais dont elle guette les faux pas, les défaillances au jour le jour. Elle se prend aussi à rêver d’une autre vie, d’un autre chemin, et compare les nez ici et là, les lèvres, les fronts, les joues…

« Vous y avez bien pensé ? Comment ne pas y penser ? Tout le monde y a pensé au moins une fois… » Cette phrase de la télé lui revient. En observant la danse de ses mains sur le papier, en se laissant aller au tournoiement des joues et des fronts parfaits qui courent d’une page à l’autre, le face-à-face dévastateur de l’émission-télé lui revient. « Tout le monde y a pensé au moins fois… Vous aussi non ? » Oui, Léa y pense. ça doit être un peu comme de sauter dans le vide. ça vous attire, on essaie d’imaginer, après l’angoisse du pas qui se dérobe, la volupté de se sentir oiseau, sans oser imaginer l’autre suite, la douleur que ça doit être de s’écraser de tout son corps sur la terre, de sentir ses membres de disloquer, sa tête se fissurer et son esprit hurler. Un saut dans l’inconnu qui peut faire mal, qui va faire mal, mais n’est-ce pas le prix à payer pour le luxe de la chute, pour la jouissance du lâcher prise ? Elle se souvient, dans la toute petite lucarne, du regard du journaliste – acéré – sur la comédienne. Qu’il devait peser lourd ce regard d’aigle sur les traces du succès et du temps. Elle avait de l’aplomb son invitée, assumant son fardeau de mois et d’années, revendiquant la plénitude, là où l’écran montrait les déchirures et les accrocs, le tourbillon des mois et des années. Sentiment de vertige en voyant l’âge mis à nu sous le projecteur, sentiment d’incompréhension en se disant « Déjà ? Elle était si belle, si fraîche, il y a…. combien de temps déjà ? ». Miroir, miroir, qui est la plus belle ? Léa n’avait pas eu le courage d’affronter son reflet ce soir là, baissant obstinément les yeux à mesure qu’elle brossait ses dents, qu’elle ôtait la poudre de ses joues. Elle qui avait longtemps refusé de déguiser sa peau, avait pris goût à cette gentille mascarade, un jour qu’une amie lui avait offert un peu de fond de teint et de fard à paupière. Tu devrais prendre soin de toi, prends le temps de te faire belle. Alors, oui, cartographe experte, elle avait pris le temps de découvrir les replis de sa peau, les sentiers secrets au creux du cou, dans les renflements du menton, apprenant aussi à juguler, à colmater ici et là l’effet des crues et des ravinements, jouant sur le vermillon des lèvres pour supplanter le mauve des cernes, arrangeant les boucles pour masquer le pli du front. Changer de coiffure ? oui, mais là, rien de définitif, juste le plaisir de glaner un commentaire ici ou là. Oh ! Tu t’es coupé les cheveux, n’est-ce pas ? ça te va bien ce petit carré….. Tu as fait des mèches, non ?…

Vertige. Léa tourne autour du téléphone, les magazines éparpillés par terre. Au centre, le journal télé avec son lot de mannequins miroitants et aussi le numéro – entouré en rouge – du médecin de l’émission. Il lui a plu, raisonnable, rassurant, apothicaire consciencieux avec ses potions na-tu-relles contre les frissons de l’hiver et les suées de l’été, rebouteux rassurant avec ses solutions contre les misères de la vie. Un petit coup de bistouri, finalement, ça n’est rien qu’un remède naturel de plus. Pas de chimie, pas de molécules bizarres, juste un ravalement de façade, l’ajout d’un trompe-l’œil cent pour cent naturel. Rien de paradoxal là dedans. Sait-on à l’avance quel itinéraire sera le plus boueux, le plus chaotique ? Rien que de très raisonnable à rebrousser chemin pour choisir une route plus douce, plus harmonieuse. N’a-t-on pas droit à un peu de confort dans cette drôle de vie qui nous tombe dessus sans qu’on l’ait réclamée ? Pourquoi se démener toutes ces années à s’accommoder d’un menton trop grand, à tricher avec un nez trop petit ? Fini les ruses, les faux-semblants avec un corps trop ceci, trop cela. Léa rêve du grand saut, de l’exploration du trou noir. Fastoche le botox, facile la liposuccion. Elle veut aller plus loin. S’offrir le luxe d’une chute sans parachute, le plaisir d’un aller simple. sans retour. La reconnaîtra-t-on ? Elle se délecte d’incognito, rêve de bal masqué d’un genre nouveau. Pas de citrouille à minuit, non, juste le début d’une nouvelle vie où on choisit ce qu’on est, qui on est. Le monde eût été différent si Cyrano avait dessiné lui-même son visage à coups de serpe, modelant à sa guise un nez – pourquoi pas – plus grand encore, bien plus grand…

Parfois, oui, Léa rêve du contre-courant, s’amuse à imaginer la tête ahurie du médecin à qui on demande un entrelacs supplémentaire de rides au coin des lèvres. Docteur, j’aimerais enfin faire mon âge, on me pense toujours plus jeune que je ne suis ! La gêne de l’apothicaire qui ne sait plus quoi faire de ses tisanes, vous êtes sûre, vous ne pensez pas que… vous ne craignez pas de…. Et bosseler son nez, écarter ses oreilles, j’ai toujours rêvé de ressembler à mon père, vous savez. Léa hésite entre tous les possibles, se mire dans une laideur à faire peur. Elle ne sautera pas de si haut, non, mais explore la possibilité d’un sens interdit, d’une impasse libératrice. « ça non, vous n’y avez jamais pensé, n’est-ce pas, à vous rendre repoussante, à vous faire plus vieille encore ? Personne n’y pense… Mais moi, j’y pense… » Elle imagine la tête du journaliste, moineau effaré, devant les velléités destructrices de l’actrice. Elle en rit encore quand elle saisit le combiné. Elle ne sait pas encore de quelle hauteur elle va sauter, mais elle va sauter, oui, c’est sûr.

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