La chute

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Juin 13th, 2016
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Orteil d’Or 2016 La chute Frédérique Chaton

La chute

Le baudrier me serrait et me faisait mal à l’entrejambe ; je me hissais avec précaution le long de la paroi, derrière ma partenaire, attentif à lui dissimuler mon malaise.

J’avais rencontré Audrey grâce au site « Harmonie ».

Âgé de 45 ans, j’étais plutôt un gendre idéal, à l’allure agréable et soignée. Je m’appelais William, mais mes parents et la plupart de mes amis me surnommaient Willy.

J’avais passé ma vie à travailler comme un acharné, à gravir les échelons, à vouloir toujours plus. Puis, le déclic, cet anniversaire où je me suis rendu compte que j’avais des tas amis et beaucoup d’aventures. Il a été inoubliable jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne et que je me retrouve seul dans cet appartement de 90m2, dévasté comme si une armée de vikings y avait campé pendant des mois.

À cet instant, que cherchais-je ? à fonder un foyer ? ou juste une femme de ménage ?

Non, il était temps de fonder une famille ou plutôt de faire comme tout le monde. De toute évidence, je devais passer par la case « mariage », et je souris en pensant à l’enterrement de vie de garçon que mes copains pourraient me réserver. Je voyais déjà leurs airs entendus.

Il y aura forcément un défi, car nous, les mecs, avons besoin de prouver qui est le plus fort. Je voyais bien une course de karting ou du paintball en pleine nature. Après, ils me demanderaient sûrement d’aborder des femmes pour revenir avec leurs numéros de téléphone, trop facile… c’est mon sport favori. Mais s’ils me demandaient des numéros de téléphone de mec, là ce serait dur, car je suis un pur hétéro.

Nous irions manger dans un bistro branché et là, surprise ! La serveuse se déshabillerait intégralement devant mes yeux et je la dévorerai d’envie. Ensuite, nous irions danser dans une discothèque et là, Loris et Brice, mes deux meilleurs amis m’empêcheraient de draguer et surtout de toucher toutes les femmes qui se déhancheraient devant moi.

Mes amis me ramèneraient chez moi à l’état de serpillière, et ils me rappelleraient que je suis génial, que j’ai été très sage et que la plus belle et la plus intelligente des femmes est celle que je vais épouser.

Je souris béatement. Puis, le mariage, le grand jour. Après diverses disputes pour savoir qui serait à côté de tonton Jacques et tata Danièle, quel choix pour la couleur des serviettes (roses ou blanches) et le traiteur qui ne ferait que rallonger la liste des plats et des accessoires, nous serions prêts. J’aurai le tract tel un comédien entrant sur scène. Il faudra être prêt à affronter nos familles et de ne pas décevoir l’arrière grand-mère qui jurait que ce n’était pas possible de se marier à cet âge ! Et chasser cette pensée devant le curé de la paroisse de dire : « non, je ne le veux pas ! » au moment crucial, je rigole, mais en fait, j’ai peur !

Il était temps, je voulais prendre ma vie en main, rentrer dans le rang. J’en parlai à Loris et Brice, je voulais avoir une femme et des enfants.

– « Toi, être père ! » avait pouffé Loris.

– « Oui, avait renchéri Boris, pour qu’il le ramène chez lui, lorsqu’il est bourré ! T’es au courant qu’il va falloir attendre ses 18 ans pour qu’il puisse passer son permis. Ce qui veut dire que pendant 18 ans, tu vas naviguer entre les couches dégueulasses, les vomis sur tes beaux costumes, des taches sur tes cravates. Sache que cela arrivera toujours lorsque tu auras une présentation importante devant ton boss. Puis, pense aux anniversaires avec des morveux qui courent partout et qui renversent le joli vase de mémé Léontine reçu en cadeau lors de ton mariage…ah oui, le mariage aussi !! Tu y as pensé ? Comment ne pas y penser, tout le monde y a pensé au moins une fois ! »

Accroché à cette corde, mes membres commençaient à se tétaniser. Il ne fallait pas que je lâche. De quoi aurais-je l’air ? D’une mauviette ! Audrey continuait son ascension sans difficulté, aussi agile qu’un chat sur une gouttière. Qu’est ce qui m’avait pris de relever ce défi, moi qui souffre de vertige rien qu’en montant sur un tabouret. J’étais ridicule.

C’est Loris qui avait eu l’idée du site de rencontre. Il m’avait créé un profil et il avait publié des photos de moi prises lors de nos nombreuses virées. Photographe de profession, il enchaînait lui aussi les conquêtes avec ses mannequins, filles mais parfois aussi garçons. Il disait qu’il ne fallait pas mourir idiot !

Quelques minutes plus tard, ma boîte-mail regorgeait de femmes qui n’attendaient plus que leur prince charmant.

Trop grosse, trop parfaite, trop laide, pas assez raffinée, rien ne me correspondait. Cette expérience virait à l’échec. Au bout de quelques jours et après avoir sélectionné quelques femmes, il me fallu me décider à en rencontrer quelques unes, mais de toute évidence, la femme parfaite, n’existait pas !

Je leur donnais toujours rendez vous dans un bar bondé où mes acolytes étaient toujours prêts à intervenir afin de m’éviter un face à face avec une tigresse, ou au cas où la femme ne correspondait pas à la bimbo décrite.

J’enchaînais les verres, m’ennuyais le plus souvent, tantôt je m’exaspérais devant des femmes qui ne semblaient penser qu’à leurs chaussures ou à leur coiffure.

C’était pitoyable…

Quelques mois passèrent sans que je trouve la femme qui me corresponde.

Je ne fréquentais plus mon site, j’en étais lassé. Je laissais le soin à Brice de veiller aux réponses en se faisant passer pour moi. Je lui faisais entièrement confiance et repris mon train-train quotidien, entre le boulot et les sorties.

Un soir, Brice m’envoya un texto avec une photo.

« Je te présente Audrey, tu as rendez vous dans une heure ! Je t’envoie l’adresse car c’est elle qui a décidé l’endroit de la rencontre. »

Je ne souhaitais pas y aller et répondis qu’il perdait son temps et qu’il pouvait y aller à ma place ! Il ne répondit pas.

Quelques minutes plus tard, on sonna.

J’ouvris en pensant qu’il s’agissait de Loris venu me secouer et me convaincre d’aller à ce rendez vous.

Elle était là devant ma porte en tenue de sport.

« Bonjour, je suis Audrey. C’est bien la première fois que l’on me propose un rendez-vous sous forme de jogging dînatoire. »

Confus et prêt à en découdre avec Loris lorsque je le verrais entre quatre yeux, je la fis entrer, prétextant que je venais de rentrer et que j’allais me dépêcher pour enfiler ma tenue de sportif.

Depuis combien de temps n’avais je pas fait de jogging ? Loris allait me le payer.

Nous partîmes et rapidement je lui demandais si nous pouvions marcher, car, essoufflé, j’avais du mal à aligner trois mots.

Nous avons marché et échangé sur nos vies professionnelles, nos familles.

Nous nous sommes revus deux jours plus tard (toujours pour un jogging qui finissait par de la marche) puis tous les jours.

« Alors ça va ! » me demande-t-elle en se retournant sur la paroi une vingtaine de mètres au dessus de moi.

« Oui, ne t’inquiètes pas, lorsque tu arriveras au sommet, redescends vite vers moi, je veux t’embrasser » lui lançais-je, pas très rassuré.

Quelques minutes plus tard, je vis Audrey descendre à ma hauteur et me sourire.

Je lâchais ma prise et descendis de deux pas. Je me retrouvais sur la terre ferme.

Je l’enlaçais en l’embrassant, et lui jurais de faire des progrès.

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