L’occupation de mon village (2)

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07 / 07 / 2015
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L’occupation de mon village (2)

Eté 1940, instructions « impératives » de la kommandantur :

« Chaque habitant est tenu d’entretenir périodiquement les trottoirs (ou absence de trottoir) devant sa propriété : ôter l’herbe, balayer, etc... » Bien sûr, les villages allemands – et d’autres – sont ainsi tenus par goût et discipline ; mais chez nous, le seul fait d’en recevoir l’ordre suffit à nous dégoûter d’avance ! La population réticente a donc répondu par la force d’inertie. Aucune sanction n’étant prévue, nous avons fini par les avoir à l’usure.

Et puis, ils déclarèrent la guerre aux doryphores ! « La kommandantur décide que les enfants des deux premières classes procéderont deux fois par semaine au ramassage des doryphores ; les élèves s’en vont à travers chemins et sentiers munis de boîtes de conserve ; ils s’abattent comme un nuage de criquets dans le champ de pommes de terre qui tombe sous la main et les pieds ; les récipients s’emplissent lentement mais le terrain n’est pas très joli quand trente ou quarante gamins ont tourné autour de chaque pied ; les cultivateurs ne sont pas vraiment ravis. Au retour, arrêt à la kommandantur pour verser la récolte en petits tas sur le sol. Un soldat verse de l’essence sur le grouillement rayé et ça rôtit pendant que nous rentrons, mais pas de compliments pour la quantité !

Le 20 octobre, les deux salles de classe de mon école sont réquisitionnées pour la visite médicale des troupes ; trois soldats s’affairent ; il faut allumer le feu, empiler les pupitres le long des murs, descendre deux tables de la mairie et des chaises ; en guise de nappes, deux torchons blancs st des cuvettes : un jeune officier qui parle un français impeccable s’intéresse aux vitrines et aux collections de Monsieur Lottier ; il aborde la guerre avec l’inévitable question : « Mais, Monsieur, pourquoi nous avez-vous déclaré la guerre ? Nous n’avons jamais compris… » La troupe arrive ; alignement dans la cour d’école, chants ; puis des majors dans trois autos ; la porte du couloir est fermée, mais pas à clef ; dans la classe des petits, mise en tenue d’Adam (plus les chaussettes mais sans les bottes), traversée du vestibule non chauffé en courant et séjour plus ou moins long dans la classe des grands ; ce qui n’était pas prévu, c’étaient les gens qui montaient à la mairie et les rencontres que firent des dames et des demoiselles qui en devinrent rouges mais pas de froid !

Nous sommes toujours en 1940, 11novembre… pas de cérémonie commémorative, classe comme les autres jours pour la première fois depuis vingt ans passés.

Personnellement, c’est en novembre que je fais ma rentrée en pension à Auxerre ; un peu partout, les rentrées se sont faites tardivement et parfois dans de tristes conditions.

Les troupes d’occupation quittent Fleury début décembre ; celles qui reviennent ne resteront pas longtemps et nous n’en aurons plus ; mais l’occupation est bien réelle en France, une France partagée en deux par la ligne de démarcation ; France occupée et France libre.

En décembre 1942, le maire recevait la circulaire préfectorale suivante :

à Messieurs les maires … à Monsieur l’Inspecteur d’Académie ,

En vertu d’instructions qui viennent de me parvenir, je vous prie, chacun dans le domaine de vos attributions respectives, de faire retirer des lieux publics où ils se trouvent, les bustes de la République.

Le Président de la délégation spéciale de Fleury chargera de cette besogne le garde-champêtre pour la mairie et pour la classe ; le soin incombe à Monsieur Lottier d’héberger les deux bustes qui trouvèrent asile dans un petit lit du grenier sous un grand rideau… jusqu’au jour de la Résurrection, 23 août 1944, jour où un ancien combattant, mutilé de 1914-1918 les remit à leur place d’honneur.

Arrivent les mesures raciales : « une étoile pour les Juifs » Une ordonnance du 29 mai 1942 impose en zone occupée « à tous les Israélites âgés de plus de six ans le port d’une étoile de tissu jaune, à six pointes, avec l’inscription « Juif » en lettres gothiques noires ; dimensions, la paume de la main, à porter visiblement sur le côté gauche de la poitrine, solidement cousue sur le vêtement. »

Ces instructions officielles touchent cruellement certaines familles et même à l’école, des mesures raciales sont imposées ; dans un état du 4 mai 1943, (candidats au certificat d’études), l’instituteur a répondu « néant » à la question : « élèves juifs »

Et…cette année 1943 : les fantaisies du tacot. La ligne Auxerre-Joigny supprimée avant 1939 fut rouverte pendant l’occupation (fin 1942) ; elle rendait de grands services malgré les horaires souvent approximatifs et une fantaisie débridée due à sa mécanique vétuste. Il fut à nouveau un sujet presque inépuisable de plaisanteries : il déraillait, perdait une bielle, répandait des escarbilles qui allumaient des petits feux de broussailles ; la liste de ses exploits est longue ; mais le plus beau de tout, ce fut un jour de 1943 quand ce tacot bien français déclara la guerre à une auto de la Wehrmacht et à son occupant ; Monsieur Lottier était parmi les voyageurs ; il aimait raconter l’aventure : « Nous arrivions à Auxerre ; en traversant l’avenue Denfert-Rochereau, choc violent ! Secoué, le convoi continue et nouveau choc aussitôt ! Quelqu’un s’écrie sur le ton de celui qui la trouve bien bonne « on vient de foutre une auto chleuh en l’air ! » et l’instant d’après, nous étions en vue de la gare de Migraines ; le tacot ne ralentit pas, , traverse la station. » Après la gare, c’est la traversée de la rue de Paris et … la longue déclivité qui longe en tranchée profonde les murs de « l’asile d’aliénés » avant d’aboutir au terminus ; enfin le convoi ralentit, stoppe, in extremis ; tout le monde descend, le mécanicien s’agite devant sa machine et explique que le premier choc a démoli le frein et qu’il n’était plus maître du tacot ; heureusement le frein à main les a sauvés ; quelques dizaines de mètres encore et c’était la descente accélérée sans contrôle avec le déraillement et … l’Yonne ! Mais il n’y en a pas moins une auto allemande dans la rue et dans quel état ! Comment un tel accident a-t-il pu se produire ? Le train s’est-il signalé au croisement par un sifflet prolongé ? Il semble bien que le mécanicien ait foncé sans le faire ; s’il a sifflé, c’est l’auto allemande qui est en tort !!!

Le Président de la délégation spéciale de Fleury qui se trouvait aussi dans le tacot ne perd ni son temps ni son sang-froid ; il parle très bien l’allemand , il file sur le lieu de l’accident ; il a déjà questionné la victime un peu « groggy », hors d’état de soutenir une discussion, juste avant l’arrivée de soldats allemands ; la déposition discrètement aiguillée par l’interprète bénévole écarta l’hypothèse d’une faute du mécanicien ; le train a dû siffler mais la victime déclare ne pas l’avoir entendu ; le mécanicien l’échappe belle ; il a frôlé la prison allemande ou quelque départ outre-Rhin pour avoir conduit un train aussi agressif !

Quant aux voyageurs, ils attendirent longtemps que l’unique locomotive de secours ait assez de pression pour venir de Joigny les chercher à Auxerre.

Juillet 2015 – Fragments – Marité G.

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