“Bolmont est un con”

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20 / 09 / 2014
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Edmond et Jules de Goncourt n’ont pas laissé une œuvre qui foisonne dans les bibliothèques. Ils ont en revanche institué un prix qui est, je pense, le seul événement littéraire qui atteint quelque peu la France profonde.

La grande majorité du pays cultivé n’achète rien, sauf le Goncourt, qu’une fraction difficile à estimer lit peut-être jusqu’au bout.

Dans le camp d’entraînement où comme tout le monde j’apprenais à tuer des gens, la Littérature était bien éloignée du Goncourt ou du Nobel. Elle s’exprimait haut et clair sur les portes des chiottes, heureusement lisses et d’un usage agréable bien qu’en 1957 et 1958 le crayon à mine de plomb soit encore le seul vecteur employé.

Bien évidemment les exploits sexuels, vrais ou plus probablement supposés avaient la place d’honneur.

Nous étions dans les petites montagnes qui s’élèvent un peu au Sud d’Alger, et 1000 mètres d’élévation, hantée de maquisards et de pièges, nous séparaient des premiers bordels. Cet isolement était particulièrement propice à la sève généreuse d’une imagination exacerbée par trois mois de solitude.

Je ferai un pieux silence sur des débordements qui feraient peut-être la richesse de librairies audacieuses, qu’engluent des siècles d’une censure implicite et parfois honteusement ouverte. Souvenons nous que madame Bovary et les Fleurs du Mal furent traduites devant les tribunaux. Verlaine alla en prison, Guillaume Apollinaire aussi.

Les choses ont changé et il n’est plus question de ramper derrière le comptoir pour acheter un livre de monsieur Jean Genet.

La défécation favorise l’introspection et j’étais penché sur un petit texte Corse soigneusement rédigé qui me revient en mémoire : « Li Corsu di Bastia a qui emmerda l’armata y gradatto et y pizuttti »

Je comprenais bien le début dont je partageais le sens profond mais «  pizutti » me tenait en échec. Il me fallu recourir à un Corse pour en obtenir la traduction. Un Pizutti, est quelqu’un qui n’est pas né Corse et singulièrement un Français de France. Mais ce n’est pas tout. La même main, avec le même crayon, avait ajouté en lettres majuscules « BOLMONT EST UN CON »

Horreur.

Bolmont était notre capitaine. Il n’était pas couvert de gloire militaire, mais sa compagnie avait reçu en Allemagne, où nous avions encore des garnisons, le Premier Prix de Casernement.

Le casernement n’a rien à voir avec la guerre féroce et cruelle. C’est un art mineur qui consiste à transformer une banale salle de caserne en Galerie des Glaces, ou à peu près. Chacun à toute heure et par tous les moyens doit s’y appliquer. Tout doit être astiqué, poli, caressé, passé au pétrole et à tous les produits d’entretien disponibles, cire, cirage, lotions de toutes sortes que nous pouvions posséder ? Quand la plus humble tache était éliminée, la moindre rayure effacée, Bolmont, d’un pas lent et majestueux, promenait son élégante personne dans l’éclat éblouissant de sa caserne. Les lauriers du casernement cernaient de gloire son crâne quelque peu chauve. Mais son sanctuaire, son « luego d’incante », c’était les chiottes, où, disait-il, les jeunes recrues devaient pouvoir, sans honte prendre leur repas.

Il caressait les lieux d’un œil tendre et soyeux. Les contemplait amoureusement, les humait, en explorait, avide, les détails et les profondeurs. Dès trois heures, le matin, une forte équipe munie de brosses et de lames de rasoir faisait disparaître les moindres traces d’une littérature hardie, frondeuse et graveleuse.

Ce jour là encore tout était limpide et propre, sauf hélas et reflétant sans doute le sentiment général, « BOLMONT EST UN CON » qui luisait de toute sa hardiesse.

 

Bien, fit le capitaine, l’individu à cinq minutes pour se dénoncer, faute de quoi nous partirons dans la montagne, vers le 1031, puis vers le 1175, nous ferons 8, 15, 30 km le barda sur le dos, jusqu’au moment où le remords, ou l’épuisement, fera avouer sa honte au coupable.

Moi, je suivrai sur mon cheval.

Nous partîmes au chant gaillard de « la P’tite Huguette » dont la pudeur m’interdit de détailler les nombreuses aventures. Le jour passa, le coupable resta muet. Vers 18 heures, des coups de feu éclatèrent, venant de la confusion des rochers. Deux hommes tombèrent. Il ne fut plus question de casernement mais de sauver sa peau : une compagnie fatiguée et sans enthousiasme est une proie facile que les aventures de la P’tite Huguette ne stimulaient plus guère. Par radio nous réclamâmes de l’aide et bientôt des camions puissamment armés vinrent soutenir nos pas hasardeux. Il fallut rentrer. Un soldat fatigué fit partir accidentellement son fusil Garant ( US M1) tout près du cul du cheval lui aussi fatigué de Bolmont. Le cheval fit un bond. Bolmont chuta et se brisa la clavicule. Cet incident mit un terme à notre épopée.

Pour avoir laissé tuer deux hommes et pour être rentré blessé, Bolmont resta sans gloire. La muse du casernement l’oublia et il fut remplacé. Pour l’éternité, il resta un con.

Septembre 2014 – Fragments – Jean Jacques L.

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