Un drôle de numéro

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Juin 27th, 2014
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Prix spécial du jury 2014

Un drôle de numéro

Son nom de famille était Sixfoissix. Ses parents, piqués par on ne sait quelle mouche, lui avaient donné le prénom de Samfey.

Lorsqu’il se présenta dans mon entreprise, suite à une offre d’emploi que j’avais fait paraître, je l’embauchai le jour même comme chauffeur de bus. Je savais très peu de choses à son sujet, mais il avait une tête qui m’inspirait confiance et puis j’étais pressé de pourvoir ce poste. Peu après, je me rendis compte qu’il n’était pas vraiment comme tout le monde. Il souffrait d’une véritable obsession pour le chiffre six et ses multiples…

Il choisit évidemment de conduire le bus 666, celui qui effectuait la liaison entre Becquigny et Saint-Julien-sur-Rien, mais il le conduisait « à sa façon ». Quand il s’engageait sur un rond-point, il en faisait six fois le tour. Quand il arrivait à un stop et qu’il n’y avait personne derrière lui, il restait à l’arrêt durant six minutes et douze secondes, en regardant fixement le ciel. Et puis de temps en temps, il se garait sur un parking pour ouvrir et fermer les portes dix-huit fois, actionner les essuie-glaces douze fois et appuyer sur le klaxon six fois. Ceci toujours dans le même ordre.

Bien entendu, ses excentricités ne laissaient pas les passagers indifférents. Les moins calmes s’agitaient, trépignaient, s’échauffaient, hurlaient au scandale et menaçaient de l’étrangler s’il ne cessait pas immédiatement. Les plus calmes, crispés sur leur siège, se contentaient de ronchonner, en comptant à voix haute les tours de rond-point.

Les lettres de réclamation pleuvaient sur mon bureau.

Je le convoquai et lui signifiai mon mécontentement sans le ménager. « Ici, c’est une entreprise sérieuse, pas le cirque Achille Zavatta. Si vous voulez faire votre numéro, vous n’êtes pas au bon endroit ! Alors, soit vous changez de comportement, soit je vous vire !!! ». Il ne répondit quasiment rien et sortit de la pièce l’air totalement abattu.

Et puis il y eut cette journée. Cette fameuse journée du six juin. Au petit matin, six habitants de Becquigny attendaient le bus 666 : une femme de ménage, un détective privé à la retraite, un grand chauve qui ne quittait jamais son bonnet, un apprenti charcutier, une vieille fille casse-pieds et un petit bouffi. L’aller-retour se déroula ni mieux, ni pire, que les fois précédentes.

Mais à 18h00, plusieurs événements se produisirent en même temps. La femme de ménage reçut un appel du « Grand Jeu des Biscottes Craquotte » lui annonçant qu’elle avait gagné un séjour en Floride. Le détective privé, un marteau et un tournevis à la main, débloqua enfin la porte de son buffet de cuisine. Le chauve ôta son bonnet et constata que ses cheveux avaient repoussé.

L’apprenti charcutier apprit qu’il allait recevoir un énorme héritage d’une grand-tante qu’il ne connaissait même pas. La vieille fille, pour la première fois de sa vie, réussit à faire une mayonnaise à la perfection. Le petit bouffi comprit miraculeusement le mode d’emploi de son magnétoscope.

Le seul point commun entre ces individus, très différents, était ce voyage matinal. Il était donc forcément à l’origine de cette série de coïncidences. On en déduisit aussitôt que le fait d’être transporté, par Samfey Sixfoissix, dans le bus 666, provoquait la réalisation des souhaits des passagers. Cette nouvelle stupéfiante se propagea dans la petite ville en moins de deux jours.

Des dizaines, puis des centaines de personnes demandèrent à effectuer un parcours sur la ligne 666. Dans cette effervescence, on avait bien compris que, parmi les six veinards, certains avaient concrétiser un petit souhait et d’autres un immense, mais peu importe, les gens voulaient tenter leur chance. Samfey avait un succès fou.

Les choses s’enchaînèrent ensuite avec la régularité d’un mécanisme d’horloge. Six semaines après ce 6 juin inoubliable, Samfey Sixfoissix créa sa propre entreprise à Becquigny. Douze semaines plus tard, je fus obligé de déposer le bilan car tous mes employés avaient démissionné, l’un après l’autre, pour aller le rejoindre. Dix-huit semaines plus tard, mon épouse m’annonça qu’elle était amoureuse de lui et qu’elle me quittait.

Au fond de moi, je sais que j’aurais dû faire davantage attention à ses manies.

Mai 2014 – Orteil d’Or 2014 – Sylvie Antoniw

 

 

 

 

 

 

 

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