Manies Militari

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Juin 27th, 2014
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Manies Militari

 

C’était à Ouargla, grosse oasis du Sahara oriental où nos troupes assuraient la sécurité des puits de pétrole d’Hassi Messaoud récemment découverts. L’oasis vivait de ses palmiers dattiers et de son bordel, vénérable institution dont les hauts salaires des travailleurs pétroliers venaient de redorer un blason quelque peu défraîchi au grand dam des pauvres soldats dont j’étais.

À 9 heures du matin l’adjudant chef qui me commandait n’avait qu’à peine effleuré sa dose de pastis magistrale et quotidienne.

  • Saharien ! M’intima-t-il. Allez donc au quartier général chercher le journal officiel afin qu’on sache si par hasard, je ne suis pas nommé sous-lieutenant !

C’était une plaisanterie exprimée chaque jour et qui ne faisait plus rire personne. À l’époque on ne parlait pas encore de la maladie d’Alzheimer, mais l’esprit y était.

Le journal officiel était attendu, non pour sa relation des lois et des décrets de la 4ème République finissante, mais pour la rubrique des changements de nom très prisée par la Troupe.

Savoir qu’Angélique Putain désirait prendre le nom de Mutain ou qu’Octave Groscon s’appellerait désormais Griton, réjouissait les militaires.

Les distractions étaient rares et comme disait Walenstein pendant la Guerre de Trente ans, « il fallait bien que le soldat s’amuse .»

De dunes en dunes je venais de dépasser l’unique bistrot dont le tableau noir affichait la température du jour : 47° et nous n’étions que le matin. J’envisageais un peu de repos près des puits artésiens qui ajoutaient de l’humidité à la chaleur, quand j’entendis une voix féminine crier en français : « à l’aide ! à l’aide ! au secours ! »

L’oasis était très calme et je n’avais pas cru bon de me munir d’un fusil pour aller chercher le journal, fut-il officiel. Pourtant en bon soldat français je me précipitai à la rescousse et pénétrai dans un des pavillons que je savais être réservé aux officiers.

Dans une pièce assez élégante, une dame jeune, plutôt jolie et peu vêtue (n’oublions pas qu’il faisait 47°) levait vers le ciel des bras chargés de colliers, donnant l’impression de la plus vive agitation et désignait un gros chien qui, à ma vue, se mit à aboyer férocement. Je m’approchai du molosse et compris le motif de sa fureur. La grosse chaîne qui le retenait se terminait par un maillon pourvu d’un cliquet métallique à ressort. Nul ne put expliquer comment ce maillon s’était refermé sur le gros tendon de la patte arrière de l’animal en en perçant la peau par le biais du cliquet et qui rendait la prise irrémédiable. Chez l’homme, ce tendon se nomme tendon d’Achille, mais doit porter chez le chien un autre nom n’ayant rien à voir avec le fils de Thétis.

Fou de douleur, l’animal présentait d’énormes crocs à chaque tentative d’approche.

Que faire ? Que tenter ? Une idée émergea de mes neurones, passablement engourdis par la chaleur.

  • Avez-vous une couverture Madame ?

Quand il fait 47° à l’ombre ce n’est pas un objet qu’on a immédiatement sous la main.

On finit par me procurer une grosse couverture que je jetai sur l’animal hérissé de rage.

L’obscurité et le sentiment qu’on s’occupait de lui calmèrent un peu le Cerbère. Je m’allongeais sur lui pour le bloquer. Immobile, il me laissa faire ce qui demandait qu’un peu de dextérité. L’odieux instrument ouvert et la patte non blessée gravement, le chien alla se couler dans un coin et se mit à lécher sa plaie.

  • Ah, jeune homme ! (en une heure j’étais passé de Saharien à Soldat et enfin à Jeune homme!) Merci pour votre intervention habile et courageuse : je suis l’épouse du Colonel qui commande la place. Cette histoire m’a brisé les nerfs, souffrez que je me calme un peu. Là dessus elle avala un large verre d’une boisson brune à l’odeur agréable que je pris pour du thé. D’ailleurs, jeune homme, en voici un verre pour vous, vous le méritez bien ! Où en serions-nous sans votre courage et votre sang-froid ?

Elle me tendit un vaste verre que j’avalai hardiment. Ce n’était pas du thé, mais du whisky…

L’effet fut immédiat, fulgurant. Par cette chaleur je n’absorbais par jour que quelques rondelles de tomate et une tranche de pain. Je n’étais plus un pauvre soldat mais un glorieux héros qui, chez le colonel, venait de remporter une éclatante victoire.

En se remplissant de nouveau son verre, Madame la Colonel s’enquit de mon unité et de mon nom.

Elle m’assura que le Colonel serait reconnaissant et que j’en aurai bientôt la preuve.

Hélas… Aux degrés de la boisson durent s’ajouter les degrés centigrades. J’attends toujours.

Mai 2014 – Orteil d’Or 2014 – Jean Jacques L.

 

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