Le mariage pour tous.

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Juin 26th, 2014
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C’est le jour le plus émouvant de ma vie. J’ai passé ma journée à préparer ma demande en mariage. Je suis prêt. J’ai acheté une bague, évidemment. Je suis allé pour cela dans un salon du mariage gay. Je n’ai pas encore le courage, l’inconscience ou la naïveté, de faire comme si nous étions un couple comme les autres, comme si je pouvais rentrer dans n’importe quelle boutique, demander une alliance pour mon futur mari sans craindre le regard de la vendeuse. J’ai eu du mal à m’accepter homosexuel, je ne suis pas un militant. Si je m’étais écouté, je n’aurais jamais rien dit à personne, ni au travail, ni dans ma famille et pourtant, je le sais depuis toujours : sans aucun doute, je suis gay. Il a fallu l’amour de Pascal pour que je me sente enfin assez sûr de moi, assez heureux, assez fort pour avoir envie de crier : j’aime les hommes ou plutôt je l’aime, lui !

Dans ma famille, ça a été un choc. Mes parents sont catholiques pratiquants. Avant Pascal, je n’avais pas envie de les bousculer. Je les aimais trop pour prendre le risque de ne plus pouvoir passer le pas de leur porte. Les sermons du dimanche, les sous-entendus, le regard jeté sur le seul « PD » du village m’avaient peut-être insidieusement convaincu de mon étrangeté. J’étais persuadé d’être exclu de l’amour. J’allais vivre ma vie honteusement, de rencontres furtives en étreintes frustrantes, à moins de renoncer même à ça.

C’est ce que je m’apprêtais à faire, à quarante ans, tant ma vie amoureuse était désastreuse. Et puis, je l’ai rencontré. Le milieu gay est assez fermé. Dans les fêtes on retrouve plus ou moins les mêmes têtes. Je l’ai donc repéré tout de suite chez Marc. Il était seul sur la grande banquette rouge du salon, il avait l’air perdu. Devant lui, quatre gars imbibés gesticulaient en hurlant. Il les regardait incrédule un verre de champagne à la main. Je me souviens parfaitement de son expression. J’ai été immédiatement séduit sans pouvoir dire ce qui me troublait tellement. Physiquement, il ne correspondait pas à mon idéal. J’avais à l’époque l’habitude de sortir avec des gravures de mode, belle prestance, belles fringues, belle gueule. Pascal portait un jean large, taille haute, un pull immense dans lequel il se perdait. Il n’était pas très grand, quelques centimètres de moins que moi et je me suis toujours considéré comme un petit. Il avait une brosse irrégulière, des mains sèches, ses ongles rongés. Il dénotait dans cette assemblée ou la majorité des invités avait pris la peine de passer à la salle de sport, chez le coiffeur, puis de se manucurer avant de sonner à la porte. J’ai demandé à Marc d’où il le connaissait, il a haussé les épaules. C’était l’invité mystère, une surprise. J’avais envie qu’elle soit pour moi

Je suis venu m’asseoir à côté de lui, le courant est tout de suite passé : il m’a fait rire, je l’ai fait boire, nous avons partagé avec étonnement notre amour pour le baroque précolombien puis nous sommes effleurés les mains en ricanant bêtement. Le lendemain, il m’a réveillé avec café et croissants. Il était frais, déjà douché. En ouvrant les yeux sur son visage, j’ai su : j’avais trouvé l’homme de ma vie.

C’était il y a deux ans et je l’aime de plus en plus. Pour lui, je passe chaque dimanche à affronter les pleurs de ma mère, les remarques acerbes de mon père, les questions salaces de ma sœur. Petit à petit, pourtant, les lignes bougent. Ils se rendent compte à quel point je suis maintenant heureux : je souris, je n’ai plus le teint blafard et le pas lourd. Ils le comprennent, Pascal est installé pour de bon dans ma vie. Régulièrement, par surprise, je leur montre des photos, je parle de son intelligence, de son sens de l’humour, de sa simplicité un peu rugueuse. La semaine dernière j’ai parlé de mon projet de mariage à ma mère. Je l’ai sentie émue. Elle ne pourra pas laisser son fils se marier sans elle, ce n’est pas possible.

Avec ce mariage, je veux rassurer mes parents mais surtout Pascal. Je l’aime, pour ce qu’il est, ce que je devine de lui. Je veux passer ma vie avec lui, tout partager avec lui. J’aimerai son corps tel qu’il est. Il peut oublier ses deux heures par jour passées à soulever des poids. Il peut cesser de prendre les hormones qu’il cache sous ses chemises. En deux ans de vie commune, je ne l’ai jamais vu nu. Il est toujours réveillé avant moi, il ferme toujours la salle de bain à clé. Il reste habillé sur la plage. Quand il se glisse dans le lit, c’est emmitouflé dans un survêtement molletonné. Toutes les lumières doivent être éteintes, tous les volets fermés. Nos baisers sont amoureux, à la fois tendre et passionnés mais si j’essaye de passer ma main sur ses fesses, il se braque. Il peut passer des heures à me masser mais il refuse que je le touche. Quand j’essaye de lui en parler, il est visiblement ému, il s’excuse, bafouille, dit qu’il ne me mérite pas, que je dois le quitter. Il se met à pleurer : il ne peut pas faire autrement. Bien sûr, je le prends dans mes bras. Je l’aime tellement, je me contenterais de son souffle. Si seulement il se rendait compte de la merveilleuse personne qu’il est. S’il pouvait s’aimer un peu !

Quand j’arrive à la maison, Pascal est dans son bain, seul son joli visage émerge d’une montagne de mousse. Il ne m’attendait pas, la porte de la salle de bain est ouverte.

Je tire une rose du bouquet acheté pour l’occasion.Je la lui ai tends. Je me mets à genoux devant la baignoire et je lui demande sa main.

Il se met à trembler et je vois ses larmes couler. Je crois qu’il pleure de joie mais c’est une vraie tristesse qui l’envahit. Je l’entends répéter « ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, je dois te le dire ». Je lui demande de m’expliquer. Il détourne à chaque fois la tête tandis que l’eau refroidit dans le bain. Finalement, il essuie ses joues, il me regarde droit dans les yeux, m’embrasse.

Il se lève. Il est nu au milieu de la baignoire. La mousse disparaît peu à peu. Je regarde son corps. Je suis assommé.

Je regarde ses yeux, je l’aime toujours.

Après deux ans de bataille harassante je vais l’annoncer à mes parents : je vais me marier…avec une femme.

Mai 2014 – Orteil d’Or 2014 – Laure Timon

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