Ça fait chaud à la mémoire

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Juin 26th, 2014
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Ça fait chaud à la mémoire

Je le connaissais bien comme l’on connaît son voisin et j’étais sûre de l’avoir toujours vu venir de loin. Il m’était familier avec sa mèche rêche portée éternellement du même côté, y compris après être passé par la tondeuse du début des vacances d’été.

Junior à peine plus vieux que moi, ne me parlait pas. Ainsi les grands garçons ignorent les petites filles. Et puisqu’il ne l’était pas tant, il se laissait pousser la moustache tellement il était pressé d’être un homme.

Plus petit, il arrivait que ma mère le garde. Je me souviens qu’il exigeait chaque fois de la peinture et des pinceaux, passant des heures à barbouiller des mètres de papier. Au point qu’après s’en être émue, maman s’en lamenta un jour à l’une de ses amies. Excédée, elle qualifia son œuvre d’« affreux gribouillis ». Junior qui s’était levé hélas, plus tôt de la sieste ce jour- là, n’en manqua pas un mot.

Il avait depuis, troqué l’art graphique pour des jeux de rails, se mettant dans de terribles fureurs lorsqu’il ne réussissait pas à caser l’ensemble des Playmobil dans ses petits trains de marchandises. Maman parvenait seulement à l’apaiser en lui répétant que « ce n’était pas si grave et que cela marcherait peut-être mieux… la prochaine fois.»

Elle le trouvait particulièrement difficile pour les repas et s’en inquiétait. Il n’avait même rien mangé samedi dernier, rien du fabuleux buffet de la Bar Mitzvah de mon frère Jonathan, alors que ses parents et tout ce que le voisinage comporte de gens biens, s’étaient largement resservis!

Au collège, il devint un chef de rang rigoureux qui ne résistait pas à l’impulsion de faire claquer les talons de ses rangers l’un contre l’autre, un peu comme autrefois à l’armée. Ce qui amusait autant ses camarades que ses professeurs et installait une autorité grandissante.

Junior aimait qu’on lui donne des responsabilités. Quand son professeur d’allemand s’absentait le temps de faire des photocopies et d’échanger, dans un coin sombre, des « opinions politiques » avec Nadine qui, elle, enseignait l’italien ; c’est lui qui était chargé de noter au tableau les élèves dissipés. Zélé et très ordonné, il les désignait alors par le numéro qu’il avait attribué à chacun et marqué à l’encre noire sur leur main.

Son père qui était pressé de le mettre au travail, l’inscrivit pour un apprentissage en restauration. Mais il y eut trop de casse. C’est là que Junior entendit pour la première fois, qu’il était un bon à rien. Le médecin chez qui on l’emmena conclut à des spasmes dans le bras qui le lui faisaient lever régulièrement autant que brusquement. C’était douloureux à en juger par le cri qui toujours les accompagnait. Ce défaut du membre supérieur droit contre-indiquait le service, ce qui au fond l’arrangeait bien car il se rêvait un autre destin, bien supérieur.

Ce problème aurait pu au fond, le rapprocher de Germain de la classe d’à côté qui était en fauteuil roulant du fait d’une maladie génétique, mais sans que l’on sache bien pourquoi, ils ne furent pas bons camarades. Pas plus qu’avec Nicolas qui le regardait néanmoins, avec un appétit certain.

Jamais il n’a montré à ses amis non plus, « ses frères de sang » comme il les appelait, qu’il me connaissait. Pourtant, tandis que je me rendais aux vestiaires prendre une douche, je le croisai au hasard du couloir et pouvais alors voir scintiller dans ses yeux, des étoiles, d’un jaune remarquable.

Puisqu’il tenait à se forger un physique irréprochable d’athlète, Junior était particulièrement fort en sport. Mais il l’était aussi en histoire où seule une méchante gastro, avait pu le forcer une seule fois, à sortir de la classe quand nous réécoutions par malchance, l’appel du 18 juin du Général de Gaulle.

Ambitieux, il pouvait légitimement espérer intégrer Sciences Po. Du reste, n’était-il pas chaque année élu délégué de classe à l’unanimité ? Ses détracteurs le jugeaient un peu démagogue, mais il trouva des copains qui durent user de persuasion car bientôt tous furent convaincus.

On ne pouvait que reconnaître son charisme quand il s’adressait à eux ainsi: « Nous appartenons déjà à la meilleure des classes, celle des valables ! Bientôt, à celle des vainqueurs ! Et nous nous démarquons par nos qualités exceptionnelles de ceux qui sont intrinsèquement… différents. » Il leur promettait un avenir brillant, un monde juste pour eux.

Passionné, il collectionnait chez lui des armes à feu de tous gabarits. Rêveur, il les bichonnait des heures durant, caressant on ne sait quels plans qu’il gardait pour lui.

Junior m’apparaissait décidément pudique concernant ses sentiments. J’en eu la confirmation car il n’exhiba pas sa fiancée, une pourtant ravissante grande blonde aux yeux bleus. Il fit un mariage traditionnel dans la plus grande discrétion au point que nous ne le sûmes, ma famille et moi-même, que bien après.

Pourtant soucieux de nous, il collectait les coordonnées de tous mes amis, cousins, cousines et de leurs proches, « au cas où » disait-il.

Aussi, je ne fus pas si surprise d’entendre le bruit de ses bottes derrière ma porte.

Mais à cet instant, tandis qu’il maintient ma tête dans le four à gaz de feu mamie, je me dis que j’aurais dû faire davantage attention à ses manies!

Mai 2014 – Orteil d’Or 2014 – Clarime de Brou

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