La légende de Marie Calude

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27 / 02 / 2012
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La belle sœur de Cornouille Wilson, Marie Calude, fit avaler au phare de la Jument un coktail d’ algues vertes contre la limpidité et s’enfonça à travers le Finistère Sud. Dans sa poche il y avait un vrai colvert en argent, et une machine à chatouiller les gnomes.

Heureusement, car des gnomes, il n’en manquait pas. Le Finistère Sud est bien connu pour ses peuplades de farfadets et autres korrigans. Marie Calude rencontra les premiers au calvaire de Nizon. Ce calvaire est d’une grande beauté et le granit en scintillait au soleil. Le chef de la tribu des nains bretons , dressé au pied de la croix, se tourna vers elle, tendit son bras droit , court mais ferme, dans sa direction avant de prononcer telle une malédiction cette phrase sibylline que Marie Calude ne devait pas oublier:”Arrête-toi, femme non celte! Ne franchis pas ce mur. Toujours ce vieux mur, entre l’homme et sa colère. Et toujours ce torrent au fond des gorges, creusant sa plaie.”

L’étrange formule résonna longtemps dans sa tête alors qu’ayant évité d’entrer plus avant dans Nizon, elle suivait un chemin creux en direction de Pont Aven. Le torrent, le trouverait-elle là, à l’heure où la marée s’engouffre dans l’Aven et barre l’accès au Bois D’ Amour ? Elle parvint au Bois D’ Amour à une heure tardive, caressant subrepticement le vrai colvert en argent tapi dans sa poche comme elle l’aurait fait d’une amulette. Elle se faufila entre les rochers et les grottes du bois auxquels s’agrippaient les racines tourmentées et les branches démesurées d’arbres centenaires. Un léger crissement derrière elle, une suite de pas feutrés la firent se paralyser soudain. Immobile, transie, elle fut bientôt le centre d’une ronde de gnomes rigolards au rictus inquiétant. Elle sentit un frisson d’effroi la parcourir quand le plus hideux de la bande, trépignant sur ses courtes pattes, s’approcha d’elle à la toucher , grimaçant des mots bizarres qu’elle ressentit comme une menace.

“Je suis devant ce paysage féminin

Hein Hein Hein

Comme un enfant

Han Han Han

Devant le feu

Heu Heu Heu.”

Marie eut la sensation d’une brûlure sur sa peau, ferma les yeux, les rouvrit : elle était seule. La lune

s’était levée et creusait devant elle un sentier d’ombres et de clartés qu’elle emprunta sans hésiter

Marie Calude marcha toute la nuit. Sans cesse, sa ns fatigue, comme mue par une force obscure qui lui soufflait de quitter ces lieux impressionnants, de regagner la lande d’ajoncs et de courir vers la mer. Elle y parvint au lever du soleil. Au loin, elle devinait les murailles de la Ville Close de Concarneau à l’ouest, les plages de la Forêt Fouesnant à l’est. Elle se surprit à murmurer

un vers d’Eluard:”Je me suis pris à caresser la mer qui hume les orages.”Elle se baissa, toucha les vaguelettes à ses pieds, prit de l’eau dans la coupe de ses mains, y enfouit son visage et soupira d’aise. A ce moment précis elle se souvint du contenu de ses poches. Elle sortit le vrai colvert en argent, le caressa, en sentit frémir les plumes et le déposa sur une vague fine qui l’emporta au loin. Un éclair de soleil l’aveugla au moment où le canard culbuté plongeait dans la houle et disparaissait à ses yeux. Marie enfouit alors sa main dans la poche droite de sa veste, tâta, farfouilla, rien. Le vide. Et pourtant pas le moindre trou, pas la moindre couture décousue. Elle avait perdu la machine à chatouiller les gnomes. Elle ne s’en était pas servi, trop effrayée lors de ses deux rencontres avec le menu peuple breton sorti tout droit des légendes d’Armor. Elle rit, heureuse, légère, toute à l’ivresse tiède et embaumée de l’instant. Elle huma le varech, les coquillages oubliés, scruta le sable, longuement, longuement.

Soudain une tranchée circulaire s’ouvrit à ses pieds, se creusa lentement autour de ses jambes serrées qu’elle tenait aussi droites que le phare de la Jument nourri d’algues vertes, se creusa encore, encore, tel un gouffre sismique. Elle sentit avec effroi des poings velus la tirer par sa robe sans qu’elle pût se soustraire à leur irrésistible pression. Des ricanements lui parvinrent du fond de ce trou dans lequel elle glissait, glissait, incapable du moindre ressort; un bras en jaillit qui l’entoura tout en brandissant devant ses yeux horrifiés la machine à chatouiller les gnomes qu’elle avait crue perdue. La machine telle une crécelle se mit à tourner, à vibrer, à grincer, à moudre des “kenavo, Marie Calude, kenavo, bon vent…”Marie hurla et disparut à jamais dans le sable de la plage de Kerdruc. On peut y voir parfois -dit-on- les soirs de pleine lune, danser des korrigans qui se jettent l’un à l’autre comme une balle légère et bondissante le corps de Marie Calude, la nourrisseuse de phares..

Il fallait, de plus, incorporer au récit les phrases suivantes :

« Toujours ce vieux mur, entre l’homme et sa colère, et toujours ce torrent au fond des gorges, creusant sa plaie. »

« Je me suis pris à caresser al mer qui hume des orages »

« Je suis devant ce paysage féminin, comme un enfant devant le feu »

17 janvier 2012 – Ludotextes & Nouvelles – Denise Pezennec  

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