Isa L.
Consigne nouvelle novembre 2025 : La Grosse
Accrochée au-dessus du porte-manteau trônait la Petite, au cadran hexagonal gris comme l’acier, aiguilles droites sans fioriture, directes comme la flèche qui transperce le lièvre.
A coté de la maie du salon crânait la Grosse, perchée en haut de sa boite qui me faisait penser au cercueil encore ouvert à l’église. Sa porte était entrebâillée fatigue des charnières qu’on sollicitait pour prendre la clé dans son corps et l’introduire dans le trou du cadran, rond celui-ci, légèrement bombé, et remonter le temps. « Attention, dans le bon sens », disait le père du fond de son fauteuil à sa femme juchée sur un escabeau de bois branlant. La mère remettait alors les longues aiguilles dorées à leur place, relançait le disque et rangeait la clé.
Le père demandait: » T’as rangé la clé ? » comme il aurait dit: « T »as refermé le coffre-fort ? », s’il en avait eu un.
Le tic-tac reprenait, imperturbable, immuable, à la fois lent et régulier, envahissait le salon, se mêlait au volutes bleues des gauloises que le père fumait après les avoir enfoncées dans un fume-cigarette noir et ivoire, jauni par les années et la nicotine.
Sur la toile cirée reposaient le vieux dictionnaire et le journal ouvert à la plage des mots-croisés. Le crayon, lui, restait perché sur l’oreille.
La Grosse sonnait l’heure et la demie. Pas la Petite. La Petite servait à la mère, repère pour les temps de cuisson, le passage du facteur, l’heure des repas. Dans la cuisine, vapeur, odeurs, chaleur, bruits de casseroles et … RTL, la valise. La mère notait son montant et son contenu sur les emballages qui traînaient. Elle vouait un amour secret pour les Max Meynier et autres animateurs de radio, espérant autant leur coup de téléphone que le gain de la valise. Mais la porte de la cuisine restait fermée. Il ne fallait pas que le père soit dérangé.
Lui, il écoutait la Grosse. Son fauteuil était tourné face à elle. Il connaissait chaque tourment du bois, chaque pétale des roses peintes sur la faïence du cadran, jusqu’au moindre détail du pistil vert d’eau. Le mouvement du balancier l’hypnotisait, le plongeant dans un sommeil profond bercé par la sonnerie de l’heure et de la demie.
Le jour où son cœur cessa de battre, le balancier s’immobilisa. Les feuilles des roses de porcelaine tombèrent en bas du cadran. Les volutes de fumées bleues s’évanouirent, laissant place à un cruel silence.
Isa L
Consigne nouvelle 26 novembre 2025 : L’Abreuvoir de Ploubinic
L’ « Abreuvoir » est un petit bistrot de Ploubinic dont les tenanciers, en âge d’être en retraite depuis longtemps, accueillent volontiers l’étranger de passage.
Je m’y suis rendue un jour de vacances où la météo bretonne et un mauvais rhume me forçaient à chercher un abri.
Lorsqu’elle comprit que je tombais malade, la patronne m’ apporta, au lieu du petit café commandé, une tisane de sa fabrication personnelle dans laquelle elle versa une bonne rasade d’un rhum bon marché qu’elle était allée chercher dans sa cuisine, rien que pour moi, me confia-t-elle.
Par conséquent, je me retrouvai le nez penché au-dessus d »un breuvage à l’odeur inqualifiable, moi qui n’aimais ni la tisane ni le rhum. « Elle veut un peu de citron et du miel avec ? Le miel, c’est mon cousin qui le fait. »
Et le tenancier d’ajouter sur un ton goguenard :
« Enfin, c’est plutôt ses abeilles ! «
Sans attendre, la patronne ajouta dans ma tasse une giclée de citron et une cuillère ruisselant de miel et s’en retourna à son comptoir.
« Tiens, c’est le Dédé. Je te mets un petit ballon? » . Dédé le vida d’un trait puis tourna les talons.
En réalité, je ne savais que penser de ce petit bistrot. En même temps, des gens généreux, soucieux du bien-être de leurs clients, d’un autre côté très directifs, peut-être trop… Je gardais le nez dans ma tasse en tentant d’avaler la tisane sans me brûler la langue. Gorgée par gorgée, je réussis à l’ingurgiter en entier, n’en laissant pas une goutte pour ne pas offenser tant de bienveillance.
Les effets furent quasi immédiats.
Tout d’abord, mon crâne puis mon visage se couvrirent d’une sueur abondante qui dégoulina jusque dans le bas de mon dos. Je retirai mon pull et m’éventai de la main pour calmer le feu qui s’allumait dans mon corps. Je me sentis à ce moment-là rougir comme une écrevisse.
Je me surpris ensuite à penser : » Pourquoi devrais-je juger de la bonté ou de l’autorité de ces gens ? Qui suis-je pour faire cela ? Pourquoi ne pas accepter cette gentillesse sans me tordre le cerveau ? Prendre les choses comme elles viennent, comme elles sont, tout simplement… » Ce n’était pas ma façon habituelle de penser, pourtant l’idée m’envahissait complètement.
Enfin, je posais sur la table ma tête encore brûlante entre mes bras croisés et je fermai les yeux, sombrant dans une profonde léthargie.
Lorsque je repris conscience, j’étais en train d’essuyer des verres derrière un comptoir. Mon mari rangeait des bouteilles vides dans des caisses de plastique. Le temps était à la pluie. Une femme entra et commanda un petit café. Elle s’assit et sortit un mouchoir de sa poche. C’est vrai qu’elle semblait fort enrhumée…
Isa L

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