Antoine, la maladie

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Mai 1st, 2018
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Biographie Franek : la maladie

L’été de mes dix-sept ans, je le passais dans un lit au sein de l’infirmerie du camp militaire. Je ne me rappelle qu’imparfaitement de ces trois semaines où mon mètre quatre-vingt était terrassé par une fièvre qui ne tombait pas. Antoine l’invincible, Antoine l’intrépide, Antoine le débrouillard avait quitté son enveloppe. Les copains de régiment défilaient et perdaient de leur superbe en me voyant. J’étais le plus jeune de la troupe et ceux qui étaient dans le secret craignaient que je n’arrive pas à mes dix-huit ans.

Au fil des heures, je passais d’un extrême à l’autre. J’étais en nage, ruisselant dans mes draps puis pris de frissons si violents que l’on pouvait croire que je faisais une crise d’épilepsie. Toutes les couvertures furent réquisitionnées pour tenter de réchauffer ce corps qui ne m’appartenait plus.

Dans les pires moments, j’entendais ma mère. Sa voix m’envahissait. Je sentais son souffle sur mon oreille comme lorsqu’elle me berçait les nuits de cauchemars enfantins. J’avais l’impression que sa main se posait sur mon front et que c’est ce contact qui me ramenait à moi. Mais mes yeux ne la trouvaient pas. Elle était loin à des centaines de kilomètres de moi. Une mer, une guerre nous séparaient. Pourtant, c’était ma mère qui tenait ce fil qui me reliait à la vie. Elle ne pouvait être prévenu de mon état et pourtant je suis certain qu’elle le savait. Quand mes forces m’abandonnaient de nouveau, elle me soutenait de ses bras maternels.

Les gars continuaient les entrainements pour les batailles à venir. J’étais dans le giron de ma mère pour mener la mienne. Je sentais son odeur qui flottait autour de moi quand trop las, je ne pouvais ouvrir les yeux. Un mélange de senteurs de cuisine, de feu de bois et de lessive. Un parfum qui valait tous les onguents pour l’enfant que j’étais encore. J’avais menti pour rejoindre les forces libres polonaises en Angleterre. Je m’étais vieilli de deux ans pour être incorporé. L’enfant que j’étais livré son dernier combat et refusait que je devienne un homme.

Ma mère ignorait tout de mon engagement, il en allait de la sécurité de ma famille dans la France occupée. Mon père avait peut-être une idée d’où j’étais parti. Je m’en voulais de les laisser dans cette ignorance. Je souffrais d’imaginer le pire les concernant. Cette fièvre était mon dernier passage vers cette idée folle de combattre les Allemands.

Les infirmiers tentaient de me nourrir mais rien n’avait de goût. Cette fièvre avait raison de mon appétit débordant et de ma gourmandise de gamin.

Comme elle était venue, la fièvre disparue. Elle me fit gagner cinq centimètres de plus et les regards énamourés des jeunes filles apprenant que j’avais frôlé la mort. Mais surtout, elle m’apprit l’humilité, celle qui me serait nécessaire pour survivre aux deux années de combat qui m’attendaient avant de serrer de nouveau ma mère dans mes bras.

31 octobre 2018 – Biographies – Emmanuelle Dal Pan

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